A Saint Brieuc, Côtes du Nord devenues entre-temps Côtes d'Armor un homme s'avance au bord d'une plage un peu étroite et encaissée, l'eau n'est pas tiède mais glacée. Il avance lentement jusqu'aux genoux. Il a l'air a la fois pensif et concentré. Il plonge et nage lentement la brasse, puis plus vite, à fond, son visage baigne régulièrement dans l'eau puis affronte les vaguelettes pour, bouche ouverte, respirer. Il a l'habitude de venir nager dans cet eau a priori peu accueillante.
Mais cette fois il va un peu plus loin nettement plus loin, trop loin. Il ne s'arrête pas. Il résiste étonnamment mais au bout d'un moment disparaît sous la surface bien avant d'avoir atteint l'horizon.
Plus tard on dira qu'il a eu un terrible chagrin d'amour, que la vie l'a acculé au désespoir.
C'est lui faire injure.
Cet homme, Jules Lequier, philosophe chrétien a voulu tenter Dieu. Il n'a pas eu avec Pascal la sagesse de croire "quia absurdum". Il a eu le courage d'un expérimentateur plein d'espoir, de passion et de naïveté.
Il voulait vérifier dans sa vie exaltée et posée décidément comme un sacrifice si un Dieu tout puissant pouvait nous laisser une part de liberté, de libre arbitre, d'initiative face au déterminisme scientifique qui en bon polytechnicien le fascinait ou si Dieu était insensible à nos douleurs et nos peines, à nos vies chargées de fragilité et de désir. Si nos vies prédéterminées n'obéissent qu'à la nécessité.
Quelque-chose de cette urgence et de cette inquiétude c'est transmis ensuite par Jean Grenier jusqu'à Albert Camus.
Que Dieu, s'il existe, pouvait il répondre ?