samedi 11 septembre 2021

L'explication : Aline Zouvi face à Magritte . . et nous, regardant.

 La première fois que j'ai vu un tableau de Magritte "en vrai" c'était au Musée d'Art Moderne de Rio de Janeiro, ville où je vivais alors. Ce tableau daté de 1928 semblait, de loin, représenter deux bouteilles remplies d'un liquide sombre aux éclats rougeoyants, mais en s'approchant on découvrait à côté d'une bouteille remplie semblait-il effectivement de vin, une autre bouteille "hybride", composée de deux substances, verre contenant un liquide et aussi matière végétale, une sorte d'être en mutation, mi-bouteille mi-carotte. 

Ce tableau avait pour titre pour le moins inattendu : l'Explication

J'ai appris depuis qu'il avait brûlé parmi d'autres dans les remarquables collections rassemblées là. 

Rétrospectivement, chance inespérée et imprévisible de les avoir vues avant cet incendie qui s'est produit en 1978, à peine quelques années après ma visite éblouie. 

De le savoir, j'en garde encore une étrange impression quand j'examine un tableau de Magritte, comme si cette disparition, bien que fortuite - et bien que par ailleurs d'autres versions de ce tableau existent de par le monde - avait quelque chose à voir et à ajouter à cette oeuvre déjà si énigmatique. Car il me semble qu'autant qu'on tente d'expliquer Magritte, et les explications sur chacun de ses tableaux ne manquent pas, ces sages commentaires d'images sont tous insuffisants, fragmentaires et surtout très inférieures au défi que chaque oeuvre relance, à l'énormité interrogative contenue dans le corpus d'ensemble de l'oeuvre. 

Or tout se passe (suis-je objectif ou est-ce un phantasme personnel ?) comme si cette disparition particulière . . .  comme si, maintenant qu'elle a brûlée, "l'Explication", le tableau qui porte ce nom, emportait avec elle, avec lui, titre, sens, image, toute possibilité de saisir l'occasion de comprendre un tant soit peu cet univers global et unique (un univers semble-t-il retourné ou détourné de, volé ou récupéré à la source des  images hallucinatoires de la publicité).

Comme si ne nous restait plus que jamais qu'à tout saisir, hors toute ratiocination, dans la pure intuition subjacente, incorporée aux images.

Comme si l'oeuvre complète en demeurait vraiment, doublement, depuis, hors ce chemin . .  . . . encore plus impénétrable.

. . . .                        . . . . .                       . . . . .

Voilà les idées ou plutôt les impressions floues qui m'agitaient quand j'ai vu et revu, 

dans QUADRINHOS, l'anthologie de la nouvelle BD brésilienne publiée à Angoulême par les soins de ces deux stakhanovistes de la recherche internationale et de l'exploration du huitième art que sont Alain François et Elric Dufau-Harpignies, page 43 à 51 de la publication :

le remarquable travail graphique et scénaristique d' Aline Zouvi intitulé "Reproduction interdite", nom emprunté lui-même à un tableau de Magritte . . . lui-même sinon reproduit du moins dessiné schématiquement en noir et blanc et en traits vigoureux, en ouverture de la séquence que présente l'anthologie QUADRINHOS . . . 

Nous voilà prévenus, il s'agit ici (entre autres) d'un jeu de miroirs. Soyons attentifs. Encore pour pénétrer plus avant faut-il lire au calme cette "histoire en petits tableaux" pour traduire littéralement l'expression brésilienne qui se dit "comics" dans d'autres langues et expression qui ici s'impose comme un authentique jeu sur une suite effective de petits tableaux.

Alors qu'en dire de ce jeu sur le jeu ? 

Qu'en reste-t-il dans la rétine et dans cette mémoire cachée dans les circonvolutions de notre cerveau qui fait notre bibliothèque intérieure une fois "lue", parcourue des yeux, cette historiette absolument sans parole (ce mutisme étant l'un des mérites, et non des moindres, l'élégance de ce travail). qui s'avance comme un parcours dans le labyrinthe du mystère. 

Je ne vais pas vous raconter l'histoire (sans paroles) ni commenter le parcours en inutiles et extérieures explications d'images . . . (ce qu'on et que je reproche parfois aux si charmants et naïfs pédagogues, décrypteurs dans le détail d'intentions cachées dans le tableau).

Ce qui m'importe c'est de témoigner de ce que j'ai vécu au passage, dans ce parcours fort, si faussement et habilement simple, hallucinatoire, parcours de quelques pages, cheminement, interrogation-étonnement sur les révélations de l'oeuvre. Donc aucune légende, aucune note, aucune bulle explicative, ce qui se joue dans la succession des mini-tableaux, c'est le passage immédiat et constant, étonnant et direct, pris dans l'unité du trait, de plusieurs regards. Celui du spectateur de BD muette (vous, moi), celui des regardeurs de tableaux (le couple qui visite l'exposition du Musée de Bruxelles) et celui, multi-facétique du gardien du trésor peint qui, lui, spectateur posté devant les écrans où sont reproduits tous ces éléments cachés dans ce musée regorgeant de tableaux, d'énigmes, de spectateurs, chacun formant tableautin ou image agrandie. 

Mais j'ai vécu dans ce parcours aussi, en parfaite concomitance et chemin faisant, possibilité cachée, appelée, qui se dévoile peu à peu comme jeu, dans ce jeu de "reproduction" (interdite!) ou de miroir complice, une vraie histoire, en parallèle, prise dans le même mouvement d'une gestuelle évidente et simple, l'idylle d'un couple et son facétieux tableau final, en accord total (et en pied de nez au sérieux engoncé du fastueux et royal musée) avec l' artiste qu'il vénère.

Pour tout dire, allez-y voir, vous m'en direz des nouvelles. Se glisser comme ça au sein de l'énigme et y jouer, il fallait le faire !



mercredi 18 août 2021

J de Jung. Oui Carl Gustav.

 Soit le disciple préféré de Freud qui le trahit le mieux.

Passer et tomber de Freud en Jung m'est toujours apparu comme une mauvaise farce. 

Quoi ! Se donner tant de mal pour sortir la vie de sommeil, la vie incontrôlée des hommes, de l'ornière creusée par l'ésotérisme, des absurdes superstitions érigées en prémonitions et des interprétations magiques du somnambulisme, pour s'entendre dire en face, en tête à tête, que l'armoire qui craque dans le bureau où précisément a lieu la discussion cruciale est bien la preuve que les esprits frappeurs existent et ne demandent qu'à être entendus,  n'était-ce pas le comble d'une trahison ignominieuse et d'un reniement  brutal pour qui a osé écrire La Science de Rêves en ce grand moment (1900 année de publication postdatée pour bien marquer l'arrivée d'un nouveau siècle de lumières) contre ce resurgissement de tables qui tournent et  de culte des mages et devins ?

Non vous le voyez je n'ai jamais pu entrer dans cet univers de veillées campagnardes où Jung prétend nous faire régresser.

En revanche, cet esprit incompatible à mes propres efforts pour tenter d'y voir clair là où précisément toute une tradition nous aveugle, nous berne, nous livre aux pouvoirs de ceux qui depuis des générations nous dominent de leur prétendue sagesse constituée, de leur pseudo-savoir magique, mystique ou théologique, livre parfois, lors de brèves percées compatibles avec son regard scrutateur et éveillé, quelques beaux moments d'étonnement.

A la relecture de "Ma vie" Souvenirs, rêves et pensées recueillis et publiés par Aniéla Jaffé que je me suis imposé la punition de réexaminer, par défi pour essayer de pénétrer un peu un esprit auquel je me sens réfractaire, j'ai été saisi par l'émerveillement, l'éblouissement lucide qui le saisit lui-même dans ses descriptions et découvertes de voyage, en particulier au Maghreb, en Amérique du nord, en Inde. Cet homme, quelles que soient ses croyances et ses a priori si forts, devait percer à jour et sans doute aider ses patients, il a un regard qui face à un objet ou un être totalement étranger, dévoile des évidences nouvelles, se laisse entraîner et convaincre que d'autres formes de vie et de comportements sont possibles et même parfois meilleurs que ceux de notre tribu. 



mardi 17 août 2021

T de Tamalou.

 Tamalou est mort cette nuit.

C'était son surnom ou du moins celui que nous lui attribuions sachant que sa blague favorite portait la sur la question cruciale : t'as mal où ?

Il est mort cette nuit en regardant un match de foot à la télé, seul et tard pendant qu'elle était couchée, c'est du moins ce qu'a raconté sa femme ce matin et nous n'avons aucune raison de ne pas la croire.

Il adorait blaguer. Il ne manquait pas d'humour. Un humour caustique, désabusé, parfois cruel. 

Ayant exercé la profession de dentiste, il en savait un morceau sur les travers de l'humanité en souffrance; ses clients bien que condamnés à se taire pendant qu'il les travaillait à la roulette ou à la pince, lui en avaient raconté de belles tout au long de sa carrière; ils lui en avaient aussi montré sans pouvoir parler ni guère proférer, d'aussi belles, d'incroyables même, c'est fou ce qu'on peut apprendre en regardant les gens dans leur bouche jusqu'au fond du palais, au niveau de leur langue (de formes si variées, petite, longue, courte, danseuse impudique), des gencives (irritées, déformées, énormes, charnues et irriguées ou rétractées), des dents acérées, pointues, s'enjambant ou excessivement écartées ou rongées, parfois résidus de roches ruinées, meules délabrées à force de malheurs ravalés et ruminés).

Il se chamaillait avec sa femme en public. Assez méchamment. Et le public que lui offraient ses amis lors de soirées ou réunions apéritives durant ces joutes de méchanceté pure, semblaient tous deux les exciter et les faire sortir plus vifs de leur ennui quotidien réciproque.

Bref, il est mort et sa douce moitié ne semble guère consternée, ayant prévu l'imprévisible de longue date.

Sa blague préférée était donc celle-là : 


Quand je me lève le matin, je dis (depuis l'âge de soixante ans et même sans doute avant) :

-  Ouille ! j'ai très mal à la nuque et aussi en particulier aux omoplates, c'est le vent marin qui souffle et l'humidité.

Elle me répond :

-  Si tu savais comme j'ai les jambes lourdes, j'ai mal aux jambes, aux chevilles et aux genoux dés que je me lève !

Je réplique :

-  Moi ça m'a empêché de dormir, c'est toute la nuit que j'ai eu mal.

Alors commence la surenchère, c'est pour ça depuis l'âge de 70 ans j'ai décidé de commencer la journée pas par " bonjour - mais par :

 T'as mal où ?

A côté de ça soyons honnête, le souvenir que je garderai de Tamalou ce sont aussi les quelques livres qu'il m'a prêtés de son auteur préféré, un ami à lui presque inconnu qui avait eu un prix dans le temps, le prix des lycéens je crois, 

et puis aussi les petits dessins pornos au fusain qu'il avait gardés de la collection de son père et qu'il ne montrait qu'aux amis qui avaient aimé son auteur préféré. Bien sûr quand il les montrait il faisait semblant de les cacher à sa femme, prof de dessin à la retraite

Mais tout ça je vous en parlerai peut-être un autre jour.

Et puis si, il était un peu jaloux de moi depuis qu'il savait que j'allais me promener seul dans la montagne assez loin sans même prendre mon portable alors que sa femme lui avait reproché de ne pas faire assez d'exercice et aussi, surtout, qu'elle avait décrété un jour sur la plage que j'étais "beaucoup mieux foutu que lui". Cette déclaration qu'il s'amusait à répéter quand nous nous retrouvions aux vacances nous mettait tous en état d'hilarité, voire de fou rire, sauf sa femme qui disait imperturbablement : "mais c'est vrai".

vendredi 23 juillet 2021

Vieillir (II) Puis tout à coup la plage s'anime.

 Il s'avère que les deux nouveaux salvavidas de cette année ne sont pas des gens d'ici. Tiens . . . il ne parlent pas catalan entr'eux. L'un deux parle de "bochorno" (canicule) cet après-midi, puis de lluvia (pluie) mais au lieu de prononcer les deux L mouillés à la castillane il dit clairement chuvia avec un che che à la Che. Pas de doute ce sont des Argentins. Et d'ailleurs, il m'avait bien semblé qu'ils étaient moins raides, moins hautains, voire rogues que beaucoup de gens d'ici face aux gens qui passent dans l'escalier qui descend à la plage derrière leur dos,  d'ailleurs tous ou presque des étrangers (comme eux  en quelque sorte . . .mais diamétralement opposés dans leur position  de bergers et de troupeau insouciant . . . au moins provisoire dans leur position d'estivants), ils n'ont pas délimité la trajectoire du canot de sauvetage comme d'autres avant eux et le mettent face à eux certes, face à leur tour de contrôle et à leur cabane, mais en utilisant les espaces laissés par les gens avec parasols et serviettes au lieu de faire déguerpir ceux qui mal inspirés se postent dans leur ligne de mire et d'embarquement avec pertes et fracas éventuel; il m'avait bien semblé qu'ils communiquaient avec chaleur et même une fantaisie peu conventionnelle comme parfois les latinos. Et voilà que celui qui est perché sur son siège de surveillance explique en anglais à un touriste français les vertus du maté, pas de doute possible. Et le plus rieur et compatissant aide même une très vieille dame petite et ronde à ouvrir son parasol qui semble être passé par les mains de plusieurs générations, baleines déformées, fleurs fanées, et qui s'est diablement coincé. 

Du coup voilà, voilà, ce matin, je leur ai demandé quand ils le mettaient en place s'ils me prêteraient pour un petit tour le canot de sauvetage rouge gonflable quand ils le plaçaient à côté de moi et au lieu de me dire non, ils m'ont juste averti que le bout avait été choqué contre un rocher et prenait l'eau. Puis quand ils ont vu que je ne parlais pas trop sérieusement . . . eux je ne sais pas trop, nous avons parlé, peut-être par analogie avec le canot à moteur qui leur fait défaut, un peu . . . , la pente est venue comme ça, des catastrophes argentines, du moteur qui à chaque fois que le peuple reprend espoir après avoir élu de nouveaux dirigeants, s'étouffe et cale. Puis des vins et des films de ce pays fabuleux. Puis de Patagonie et de baleines (pas de parasol) d'où est originaire  ou pour le moins vit l'un d'entre eux.

Si bien qu'à la fin comme ils arrivent tôt avant leur service pour s'entraîner, chaque jour, pour nager dans l'eau encore vide et étale, les gens n'aiment pas les bains aux aurores et les vents eux aussi dorment encore au sortir de la nuit, dans cette mer encore belle comme un lac de montagne, ils m'ont proposé de venir nager avec eux, exquise politesse, et j'ai dû leur expliquer, car ils avaient fait semblant de ne pas voir mes rides et recroquevillements, que même si je faisais mine, mariol, parfois, de nager comme un maître-baigneur (il est arrivé en piscine, mais rarement et il y a longtemps, d'ailleurs je n'aime pas trop les piscines, qu'on s'y méprenne), que donc . . .  j'avais maintenant des raideurs et des crampes (rires) qui risquaient de les contraindre en m'accompagnant sur un trop long parcours . . de faire double journée de sauvetage (ils s'esclaffent) avant même qu'il soit l'heure de leur travail officiel.

mercredi 14 juillet 2021

Vieillir. (Faut-il ajouter "à la plage" ?

 J'ai été, la traversant sans m'y attarder, mille fois, le témoin involontaire, sur la plage, de dix-mille diverses façons de tenter de ne pas vieillir, enfin . . . de le croire. . . ou parfois de se laisser emporter dans l'eau profonde, écran circulaire, enveloppant, giratoire et kaléïdoscopé à l'infini de ces multiples images inventives de rides, douleurs, ravages d'un corps expansé en bibendum débordant de bedaines ou ratatiné en silhouette cassée, tordu et clopinant, plongé au sable mouvant qui empêche de regagner la stabilité du bord et de sortir des pièges de la mer, car la plage où je stagne peu après le bain, le temps de sécher, est un lieu où s'expose, évidence, l'humanité à nu. 

Et la plage attire à elle toutes sortes de beautés autant que de difformités.

Ce matin, tel une ondine homme, cheveux blonds dans le dos, le salvavidas a piqué sa tête et clairement fait, en arrivant sur son petit vélo, en presque simple appareil, juste avant de revêtir son tee-shirt rouge statutaire et de prendre son travail là-haut sur son perchoir à guetter les imprudents et les accidents presque toujours prévisibles, une belle démonstration de sa jeunesse, plongeant dans les vagues sans respirer sur plusieurs mètres puis émergeant pour nager un crawl super-efficace, coulé, fendant l'eau jusqu'aux bouées et retour, tout en énergie, vitesse et fluidité.

Habituellement il y a un coin de la plage superbement traitre et pourtant très fréquenté. Les gens s'y agglutinent croyant trouver là un échantillon de paradis, mini bout de Seychelles sans cocotiers penchés mais avec de beaux rochers ronds et posés en décor, où les peu sûrs de leur équilibre, flottant et tremblant sur leur arrière-train insuffisamment râblé quoique souvent hyperdéveloppé, s'affalent et attendent, au ras des flots enlisés, un secours bienveillant des voisins eux-mêmes à deux doigt des mêmes affres et avanies, pour sortir de cette masse de graviers et sables trop fins qui glissent comme une marmelade au lieu de vous soutenir, aux pieds de ces superbes rochers fournisseurs d'émotions et d'aventures. Mais ce n'est pas là le pire, pour les sauveteurs et les sauvés.

Le pire, là où succomberait, si l'indulgence nécessaire et généralement pratiquée n'y remédiait, toute dignité humaine, c'est, le plus souvent, dans l'acte au narcissisme outrageusement assumé et renforcé, d'immortaliser son portrait sur fond de vagues, du moins quand il ne s'agit plus de s'y tirer le portrait dans sa prime jeunesse au relatif resplendissement naturel. Là, en effet, généralement des dames et parfois aussi des hommes, se contorsionnent dans ce très délicat exercice, manifestement sans auto-retournement du regard  pour prendre des poses de cinéma limite porno dans l'espoir d'atteindre l'art iconique majeur des exhibitions facebookiennes. Pourtant là encore le renversement parfois se produit, miracle d'ironie et de parodie et la beauté surgit d'un professionnalisme de la pose, rare et élégamment assurée.  Et peu importe l'âge quand, de la naïveté ou l'extrême sophistication,  ressurgissent des allures angéliques ou tirées des supplices d'un enfer re- et surjoué.

Parmi les inventions et conditionnements de cette lutte avec la mort, je retiendrai deux exemples virils pour leur rendre hommage, d'autant que ce sont tous deux des lutteurs disparus.

Chaque année je voyais resurgir vers la mi-juin dans l'eau encore fraîche, le Ludion. C'est ainsi que nous l'appelions. Il nageait la brasse en coulées tellement profondes qu'à chaque plongée on pouvait se demander s'il allait réapparaître, si son petit crâne rond et chauve allait vraiment de nouveau refaire surface, fruit flottant propulsé en saccades. Il a jusqu'au bout essayé d'atteindre le maximum de ses forces n'hésitant pas à traverser l'espace de bain délimité de la plage en travers pour allonger les longueurs, même si du coup il coupait la route par surprise à pas mal de baigneurs n'ayant pas observé ses immersions et disparitions frénétiquement répétitives. Gloire à sa mémoire de combattant inflexible.

Mais le monument à construire, je le réserverai au Cygne pétaradant.

Ingénieux bricoleur il avait, le jour où ses forces ne lui permettaient plus de nager aussi loin qu'il le voulait, décidé de construire une machine simple et efficace pour aller pêcher quelque fretin un peu au-delà des eaux envahies de nageurs et de flotteurs à matelas, planches, petits canots et bouées. 

Quand il arrivait il mettait un certain temps à monter sa mécanique faite d'un grand cygne gonflable, sorte de petit bateau sans fond, d'un grand fusil arrimé au col et à l'aile droite de l'animal et d'un petit moteur à essence doté d'une hélice, emprunté à on ne savait trop quel engin qu'il fixait au fond de son appareillage, sans parler de son chapeau à larges bords et de plusieurs sacs qu'il attachait au flanc gauche de la bête. Il passait parfois encore plus de temps à allumer son petit moteur en tirant sur son démarreur à ficelle et ensuite à s'installer dans l'espace entre les ailes du volatile aquatique en attachant sa ceinture aux parois que formaient les ailes de part et d'autre de son corps.

Enfin ainsi harnaché, mi-homme, mi-bête, et aussi semi-machine, il démarrait en lâchant de la fumée de son teuf-teuf et partait vers le large d'où u jour on ne le vit pas revenir.

vendredi 25 juin 2021

Quadrinhos. Langue (suite, oui oui, ça suit).


 En portugais BD se dit HQ, soit historias em quadrinhos et pour faire court : "quadrinhos". Un quadrinho, diminutif de quadro c'est un petit tableau. C'est qu'en effet la BD, quelle que soit sa terre d'élection ou de croissance et développement, se lit comme un tableau, ce qui est déjà complexe, mais en tant que bande et histoire, elle se lit surtout comme une suite de tableaux qui ont chacun leur perspective, leur angle, leur ligne de fuite . . . éventuellement, leur équilibre et leur graphisme, mais surtout-surtout, qui s'emboîtent dans une suite qui pourrait faire penser plus au cinéma qu'à la littérature si elle ne se figeait en plans successifs, en quelque sorte, en film décomposé presque image par image ou au moins plan par plan. Donc lire une BD, HQ en brésilien, c'est plonger dans cet univers nouveau, finalement peu connu hors du Brésil, immobile et mis en mouvement, analytique et successif, en pensant que l'auteur s'il n'y en a qu'un, scénariste et dessinateur tout à la fois, s'y est spécialement appliqué, a souvent longuement médité et travaillé sur cette succession d'images où le dessin importe généralement (pas toujours) plus que les mots et sur son rendu visuel de telle sorte que s'impose un sens de lecture, une vision neuve, un monde ou un petit univers personnel inattendu et parfois un message qui crève les yeux, d'autant plus qu'il a dû travailler dans des conditions souvent difficiles. 

Or, une anthologie qui essaie de rendre compte de la créativité actuelle d'un pays, c'est encore plus compliqué à monter, à ordonner, à mettre en oeuvre, quel que soit le pays et d'autant plus si la créativité de ce pays a été souvent brimée, bridée, bafouée délibérément. C'est pourtant le cadeau très réussi que vient de nous faire le collectif MARSAM, marsam.graphics, atelier international ayant son siège à Angoulême.

Surtout, reprenons, si ce pays en crise, au point d'être dépourvu d'éditeurs ou presque, aussi belle que soit sa langue, reste en dépit de tout et par force contraignante, un pays de " j e i t o" (mot intraduisible qu'il faut apprendre dés qu'on pose les pieds au Brésil, c'est le chemin, la manière, la voie astucieuse, l'issue prévisible ou non, et même parfois l'inspiration du dernier moment, fondée sur une longue pratique et la débrouille du savant bricoleur (mot non péjoratif, soyons clair, Claude Lévi-Strauss disait comme Gaston Bachelard que l'invention est bricolage et il aurait fallu voir Picasso "bricoler" avec les arrêtes du poisson sorti de la mer qu'il venait de manger à Vallauris)  ne manquant pas de génie).

Or, nous y voilà, ce recueil de quadrinhos jailli d'expériences diverses, a capté des voies multiples de la création contemporaine dans ce pays-continent de tous les excès de richesse et de pauvreté et réussit précisément à mettre sous les yeux du lecteur francophone une explosion de "jeitos", intimistes ou tendant aussi bien à l'universel qu'au particulier révélateur, 

en s'ouvrant sur les aventures ultra-synthétiques au graphisme minimaliste du bien triste héros qui, sous la plume ou le pinceau de Stêvz, se nomme Brésil comme le pays ou, prononcé en brésilien "Brasiou",

 et se clot . . . ou s'ouvre à nouveau  à la fin, en feu d'artifice cosmique, éblouissant de noirs illuminés d'éclairs, chez Mateus Acioli dans "Sans Titre" *.

De quoi faire une expérience, un parcours, une plongée de lecture d'une surprenante vigueur.

* Note en tout petit et purement privée : incroyable mais dans ce dernier magnifique graphisme, j'ai cru reconnaître, en détail d'image, le pilier d'une maison oui en effet incroyable où j'ai vraiment vécu, ou alors ça y ressemble assez, au Leme, quartier emblématique de Rio, il y a maintenant . . . 50 ans.

 

lundi 21 juin 2021

Langue.

 En une seule profération, mot étonnant, impressionnant, mouillé et tellement premier, modulé, venu du plus profond, organe et produit, arme cachée, trésor, patrimoine pointu, transmis, liquide et souffle joueur de sons, orgue, organe du goût, contact, tendu, labiales, dentales, voyelles coulant, pont.

Langue de sable, prendre langue, apprendre des langues, elle a roulé sa langue dans ma bouche, langue qu'on peut tirer, telle une limace ou rendre agile, dressée, courante, véloce plume cursive, sentir étrangère ou maternelle . . . enrichir, expurger, fluidifier, chevaucher.

Bien qu'ayant vécu souvent à l'extérieur de l'Hexagone je sais peu de langues et finalement les entend mais, sauf une ou deux, me sens coupable de les pratique assez mal. Eviter à tout prix de les écorcher. S'abstenir, écouter. Ou prendre plaisir à s'y rouler vif une fois franchi un seuil d'agilité.

Faute d'avoir passé son doigt au bon endroit, c'est la faute au toubib qui a aidé ma mère à me mettre au monde dans sa maison, loin de l'hôpital, comme on faisait autrefois, à domicile, je suis resté longtemps avec, au sens propre, un fil attaché, indocile, ou du moins une partie de fil sous la langue, peu bavard, ce qui ne m'empêchait nullement de prononcer bien et personne ne s'en apercevait, si ce n'est un dentiste qui, plus tard, s'en avisant y a remédié et a tranché dans le vif, habilement, comme on tranche un fil de bavette d'aloyau. Mais j'ai toujours du mal avec le double R espagnol, langue que j'aime pourtant, peut-être est-ce sans rapport, je le crois, même maintenant que je sais que Cortázar le grand, l'inventif, le traducteur polyglotte, inexplicablement, ne les prononçait pas.

Peut-être, mais . . . je ne sais, est-ce pour compenser ce mutisme des premiers jours qu'il m'a fallu ensuite m'engager dans des métiers de verbe, discours, plaidoyer, raisonnement, rhétorique, cours, vers, métiers de paroles, aphorismes, commentaires, contes et calembours. Qu'il m'en est resté si fort, trop fort peut-être, ce désir de participer, de parler.

Mais, oui,  je sais pourquoi j'aime la langue portugaise du Brésil.

Comme si nous n'avions pas assez de travail en prépa, on nous autorisait à apprendre, avec cours facultatifs dispensés en petit comité, une langue supplémentaire s'ajoutant à celles que nous avions choisies, latin et castillan pour moi. Il se trouvait que la prof de portugais était plus qu'attirante et charmante et c'était une raison suffisante pour la choisir, cette langue, en matière d'option et loisir. Je n'imaginais pas la suite de cet engagement que je croyais subsidiaire. Ensuite tout s'est enchaîné, Camoens, Pessoa, cinéma brésilien au moment du Cinema Novo, coup de foudre, jeune fiancée rencontrée à la fac de Toulouse et amoureuse de lusophonie, poursuite, rupture puis poste au Brésil, macumbas, candomblés, sambas, charme et langueur, violence crue de cette capitale des moiteurs avec ses nuits secrètes et aussi ses classiques, c'était une très grande époque, Jorge Amado, l'Orfeu negro de l'autre Camus, Vinicius de Moraes bien bien sûr, un des pères de tout ça, vieux déjà, chantant et parlant avec son verre de whisky sur scène, tous ces chanteurs inspirés du peuple riant et souffrant, bercé en douceur, sans illusion, Gilberto Gil, Toquinho, Chico Buarque, Maria Bêthania, cris et frictions de la cuica et bien d'autres, chanteurs du Nordeste ou du semi désertique Ceara.

Cette chaleur lourde de Rio ou Salvador, cette langue douce, liquide, directe, raccourcie, économisant la fatigue, faite pour danser, le tour était joué, j'étais ensorcelé. J'aurais dû rester à Rio encore capitale de fait, plus longtemps. 

Une capitale où on pouvait se promener en maillot de bain, peau à nu, indifférent aux tenues, impudique et cruelle, étouffante, infernale, labyrinthique et ouverte. Accent carioca à nul autre pareil, ville où se trouve le plus émouvant temple positiviste que j'ai connu. A deux pas de la plage, un grand noir porte une bouteille de butane sur la tête, pauvre, athlétique, désinvolte. Le bus est bondé, le chauffeur est ivre de fatigue, les voitures foncent comme au Grand Prix.