mardi 26 octobre 2021

Nouvelles des dessous du Mas Dingue.

 Combien de fois découragé bien qu'opiniâtre, 

par tant de soucis et de labeur, intérieur et extérieur, outre le comment va le monde et les amis qui tombent un par un dans la fosse commune du temps qui malmène et tue, car j'ai ici, de murs fragilisés, de tuiles, poutres et jardin, crépis, enduits, caves, de végétaux vivaces, constructions et mécaniques, empilé les contraintes, les pannes, les dégradations exposées, 

ou les inattendus, n'ai-je pas songé à me consacrer enfin au repos tant attendu ? 

ai-je songé à me retirer en pièces suspendues ? réduites à quelques mètres suffisants,

au tout haut d'une maison haute avec vue, sur la plaine, la forêt, la ville, la montagne ou la mer ? 

face à l'horizon où les nuages sont des pendrillons et des rideaux de théâtre.

Rêve utopique et vain sans doute; de repos aurai-je à coup sûr à satiété en éternel. 

Et si c'est pour retirer ma carcasse en cellule, capsule perdue dans l'espace, l'enfermer en bulle, face à l'écran-miroir découpant le monde en merveilleux et trompeur reflet biaisé, interposé, anamorphosé, voilé de tissus de fibules retenu, peut-être n'est-il pas encore temps pour moi. 

J'ai besoin de vigueur, rageur, travailleur fatigable, de pieds reposant à plein sur la terre et sa peau plate humide ou craquelée, de mouvements d'enfoncements, de frayage, de cheminements, dos courbé, de brouettes soulevées et simples instruments, dans la jungle de buissons odorants, lauriers, arbousiers, coupée de bambous en files et nappes dressées, vapeurs au sol dissipées, sous les arbres toujours plus grands, enlacement de fins et jeunes micocouliers aux petites feuilles vert tendre, parasols géants, pins sombres, verts chênes filtrant là-haut la lumière que je bois, et parqués en conifèrescontre le vent, de vignes, d'oliviers, amandiers, cerisiers, mûriers cultivés et des fruits pourvoyeurs.

Cependant, pendant que j'accumule les efforts pour amasser et ranger, classés ou presque, ou en vrac, les outils de mes travaux interminables, du râteau à l'échelle et aussi la scie et la lime, l'étau et la pelle, collection de marteaux, tant de métiers ont le leur, meules, encore hier ai-je utilisé sans courir et perdre mon temps pour aller les quérir en lieux appropriés, en longues files d'attente (je crois qu'avec la crise tout le monde plus que jamais est en train d'apprendre à bricoler, même les plus manches et empotés-patauds comme moi) de vieux raccords récupérés d'un robinet enlevé pour les remettre à alimenter un chauffe-eau tout neuf et mal monté par un spécialiste expéditif, oublieux et paresseux, pendant ce temps, le temps court et me ronge, stature, silhouette repliée.

. . . . . .                    . . . . .

Mais ce fut dans un tunnel obscur, sous la maison, la nuit tombée déjà, où l'urgence me saisit et là je songeais tout à coup en revissant et révisant filasse et pâte d'étanchéité avec une faible lumière aussi faible que les miennes sur cet univers où se termine bientôt ma course, à quel point ces travaux forcés auxquels je m'étais moi-même condamné, me rendaient heureux en somme . . . 

de tenir en main serré, dans un monde illusoire et biseauté, quelque tuyau d'alimentation arrimé à la clé . . . et en fin de trajectoire, de m'apercevoir, examinant à loisir bien qu'en situation de presse, le mécanisme . . . que ce foutu plombier pressé avait disposé, de telle sorte qu'on ne l'aperçoive que bien difficilement et que  conséquemment il avait carrément, négligemment, au dernier moment, oublié d'ouvrir une vanne.


mercredi 13 octobre 2021

Ile, Volcan, Feu. La Terre est une île, brûler la Terre.

Le peu que j'ai vécu de spectacles dantesques et de drames collectifs,
aussi loin que je remonte vers eux, 
ce peu je ne l'ai vécu que d'assez loin.
Ou dans un temps décalé de peu, 
passager d'un autre monde,
juste après le passage du fléau.
Ou même ignorant tout, à peine un peu avant le drame
et aussi parfois ai-je pu, aveugle, le traverser en fermant les yeux. 

Ainsi n'ai-je vécu la deuxième guerre mondiale battant son plein qu'au milieu de femmes et d'enfants dans un village ou presque rien ne manquait sauf les hommes arrachés au labeur quotidien, y participant et la subissant de plein fouet, chargés de fusils, de casques, de barda, de peine à avancer sous les tirs d'obus, ainsi ai-je beaucoup plus tard après n'avoir vu, sursitaire puis marié, travailleur et père, écarté d'à peine un cheveu du conflit, que les éclats  profonds, persistants, intérieurs à l'hexagone de la guerre d'Algérie, et n'ai-je été nommé au Congo, plus tard encore, que quand les Katangais et les légionnaires parachutés y eurent de force et de massacres à nouveau ramené une paix peu durable 

et jusqu'ici de volcans n'ai vus, Chimborazo, Montagne pelée, Soufrière ou Nyiragongo, qu'éteins ou bouillonnants et sans casque et subi que des tremblements de terre presque modérés.

Si du moins j'exclus le fait d'aller, traversant l'océan, loin des refuges d'une Europe presque pacifiée, parti pris, le sachant, marcher parfois de nuit au milieu de révoltés ou malfrats misérables et menaçants, chercher la guerre, moi qui l'avais si peu et de loin vécue, en des temps incertains, temps d'extrême misère dans ces pays aussi instables que des volcans, menacés constamment de dictatures, pris de mouvements de paniques tectoniques, en proie aux révolutions urbaines., aux massacres officiels ou en représailles sans fin dans les villages reculés, temps d'enlèvements, d'assassinats, de bombes.

Je ne fais donc qu'imaginer cette angoisse et ce désastre, le fait de devoir, sans rien pouvoir, rester immobile, sans secours immédiat, sans armes à la main, soumis à l'imprévisible, face à une force géante, géologique, d'être attaché, rivé aux pieds d'un volcan longtemps calmé qui se rallume et crache sans fin sa lave incandescente, bouclé dans une île éloignée et minuscule, aéroport fermé, quand on habite depuis des générations, ou pas, coincé au bord de l'océan noir, souvent déchaîné, sous l'abrupt d'un monstre réveillé.

Aujourd'hui, après un mois de calamités sans fin, je frotte mes yeux incrédules qui se portent vers ces habitants que j'ai vus heureux, vers cette île que j'ai tant aimé parcourir. Au milieu d'eux , accueillants, calmes, en recul des mouvements du monde semblait-il. L'infirmière m'avait massé le pied endommagé de façon divine, le vigneron boucané était fier de son bout de vigne aux ceps torturés, noirs de poussière et verdoyants, l'ancien garde-côte nous avait fait faire un bout de chemin sur les crêtes où se profilaient quelques dauphins pour voir de loin la tête et la coulée du volcan.

Précisément je l'avais choisie, cette île petite, parmi les Canaries, peut-être en souvenir des moments passés après leur indépendance tardive sur d'autres iles volcaniques, plus misérables et arides, arrachées à l'océan, au large de l'Afrique, parce que cette île en forme de feuille posée un peu à l'écart de l'archipel, est plus éloignée, moins courue, plus noire, plus brûlée encore que ses sœurs, Lanzarote l'hyper-noire qui fascina Breton et où Manrique a bâti sa maison unique et admirable, aujourd'hui scindée en tronçons de plages découpés en lots de villas jumelées ou bien la petite et sauvage Gomera qui demande grâce face aux invasions de croisières d'un jour ou encore Fuerteventura qui n'en peut mais face aux voleurs. Les voleurs de ce pseudo pop corn fait d'algues fossilisées, d'un blanc éclatant, qu'on trouve au nord de l'île et qui s'expose en trophée de chasse sur Instagram.

Hypnotisé par Tazacorte, village minuscule, une jetée, quelques bateaux, noir sur noir de lave pétrifiée, de sable et de poussière, établi sous la coulée du volcan Pico de la Nieve (quelle neige aujourd'hui ?) qui entame l'île de son énorme gouttière, sillon profond et noir irrémédiable, je m'y étais rompu les tendons dans la montée au sommet, les yeux rivés sur l'altimètre de ma montre à quatre sous.

J'avais aimé le Nord et surtout le Sud, forêts, vignes de vin de malvoisie, bananeraies, étendues immenses de terre déjà brûlée, noir de charbon de bois, noir absorbant et reflétant la lumière, noir Soulages, poussière d'enfer, souvenir de fournaises répétées, néant d'où la vie ressurgit encore plus puissante, naissance pure de la lumière, crue et contrastée dans ses couleurs, dans sa pâleur.

J'imagine mal, j'ai du mal avec cette fatalité naturelle qui nous surprend, nous indigne; 

voir cette croute incandescente qui coule et brûle, abat et s'avance, tombe dans la mer, cascade, agrandit la terre, réduit tout à rien, air brûlant, fumée toxique, feu en coulées, terre brûlée, eau évaporée, vapeurs, volcan et bouillonnement de la mer, terre qui revient aux temps premiers d'un monde enfanté sans nous  . . .

 . . .  j'imagine bien, en revanche, 

libre à nous, consciencieusement,  comme il nous revient, 

basculement de forces ravageuses dont nous sommes l'unique cause, 

là où les volcans sont éteints, là où la riche industrie prospère, 

que nous puissions faire, forts de notre lancée, une autre fatalité,

enserrés, embarqués que nous sommes dans ce monde construit, calme et radieux, du moins en ses plus riches contrées et pour ceux qui se sont mis à l'abri, monde de pure apparence, où nous continuons à creuser et entretenir mille volcans  artificiels.














samedi 11 septembre 2021

L'explication : Aline Zouvi face à Magritte . . et nous, regardant.

 La première fois que j'ai vu un tableau de Magritte "en vrai" c'était au Musée d'Art Moderne de Rio de Janeiro, ville où je vivais alors. Ce tableau daté de 1928 semblait, de loin, représenter deux bouteilles remplies d'un liquide sombre aux éclats rougeoyants, mais en s'approchant on découvrait à côté d'une bouteille remplie semblait-il effectivement de vin, une autre bouteille "hybride", composée de deux substances, verre contenant un liquide et aussi matière végétale, une sorte d'être en mutation, mi-bouteille mi-carotte. 

Ce tableau avait pour titre pour le moins inattendu : l'Explication

J'ai appris depuis qu'il avait brûlé parmi d'autres dans les remarquables collections rassemblées là. 

Rétrospectivement, chance inespérée et imprévisible de les avoir vues avant cet incendie qui s'est produit en 1978, à peine quelques années après ma visite éblouie. 

De le savoir, j'en garde encore une étrange impression quand j'examine un tableau de Magritte, comme si cette disparition, bien que fortuite - et bien que par ailleurs d'autres versions de ce tableau existent de par le monde - avait quelque chose à voir et à ajouter à cette oeuvre déjà si énigmatique. Car il me semble qu'autant qu'on tente d'expliquer Magritte, et les explications sur chacun de ses tableaux ne manquent pas, ces sages commentaires d'images sont tous insuffisants, fragmentaires et surtout très inférieures au défi que chaque oeuvre relance, à l'énormité interrogative contenue dans le corpus d'ensemble de l'oeuvre. 

Or tout se passe (suis-je objectif ou est-ce un phantasme personnel ?) comme si cette disparition particulière . . .  comme si, maintenant qu'elle a brûlée, "l'Explication", le tableau qui porte ce nom, emportait avec elle, avec lui, titre, sens, image, toute possibilité de saisir l'occasion de comprendre un tant soit peu cet univers global et unique (un univers semble-t-il retourné ou détourné de, volé ou récupéré à la source des  images hallucinatoires de la publicité).

Comme si ne nous restait plus que jamais qu'à tout saisir, hors toute ratiocination, dans la pure intuition subjacente, incorporée aux images.

Comme si l'oeuvre complète en demeurait vraiment, doublement, depuis, hors ce chemin . .  . . . encore plus impénétrable.

. . . .                        . . . . .                       . . . . .

Voilà les idées ou plutôt les impressions floues qui m'agitaient quand j'ai vu et revu, 

dans QUADRINHOS, l'anthologie de la nouvelle BD brésilienne publiée à Angoulême par les soins de ces deux stakhanovistes de la recherche internationale et de l'exploration du huitième art que sont Alain François et Elric Dufau-Harpignies, page 43 à 51 de la publication :

le remarquable travail graphique et scénaristique d' Aline Zouvi intitulé "Reproduction interdite", nom emprunté lui-même à un tableau de Magritte . . . lui-même sinon reproduit du moins dessiné schématiquement en noir et blanc et en traits vigoureux, en ouverture de la séquence que présente l'anthologie QUADRINHOS . . . 

Nous voilà prévenus, il s'agit ici (entre autres) d'un jeu de miroirs. Soyons attentifs. Encore pour pénétrer plus avant faut-il lire au calme cette "histoire en petits tableaux" pour traduire littéralement l'expression brésilienne qui se dit "comics" dans d'autres langues et expression qui ici s'impose comme un authentique jeu sur une suite effective de petits tableaux.

Alors qu'en dire de ce jeu sur le jeu ? 

Qu'en reste-t-il dans la rétine et dans cette mémoire cachée dans les circonvolutions de notre cerveau qui fait notre bibliothèque intérieure une fois "lue", parcourue des yeux, cette historiette absolument sans parole (ce mutisme étant l'un des mérites, et non des moindres, l'élégance de ce travail). qui s'avance comme un parcours dans le labyrinthe du mystère. 

Je ne vais pas vous raconter l'histoire (sans paroles) ni commenter le parcours en inutiles et extérieures explications d'images . . . (ce qu'on et que je reproche parfois aux si charmants et naïfs pédagogues, décrypteurs dans le détail d'intentions cachées dans le tableau).

Ce qui m'importe c'est de témoigner de ce que j'ai vécu au passage, dans ce parcours fort, si faussement et habilement simple, hallucinatoire, parcours de quelques pages, cheminement, interrogation-étonnement sur les révélations de l'oeuvre. Donc aucune légende, aucune note, aucune bulle explicative, ce qui se joue dans la succession des mini-tableaux, c'est le passage immédiat et constant, étonnant et direct, pris dans l'unité du trait, de plusieurs regards. Celui du spectateur de BD muette (vous, moi), celui des regardeurs de tableaux (le couple qui visite l'exposition du Musée de Bruxelles) et celui, multi-facétique du gardien du trésor peint qui, lui, spectateur posté devant les écrans où sont reproduits tous ces éléments cachés dans ce musée regorgeant de tableaux, d'énigmes, de spectateurs, chacun formant tableautin ou image agrandie. 

Mais j'ai vécu dans ce parcours aussi, en parfaite concomitance et chemin faisant, possibilité cachée, appelée, qui se dévoile peu à peu comme jeu, dans ce jeu de "reproduction" (interdite!) ou de miroir complice, une vraie histoire, en parallèle, prise dans le même mouvement d'une gestuelle évidente et simple, l'idylle d'un couple et son facétieux tableau final, en accord total (et en pied de nez au sérieux engoncé du fastueux et royal musée) avec l' artiste qu'il vénère.

Pour tout dire, allez-y voir, vous m'en direz des nouvelles. Se glisser comme ça au sein de l'énigme et y jouer, il fallait le faire !



mercredi 18 août 2021

J de Jung. Oui Carl Gustav.

 Soit le disciple préféré de Freud qui le trahit le mieux.

Passer et tomber de Freud en Jung m'est toujours apparu comme une mauvaise farce. 

Quoi ! Se donner tant de mal pour sortir la vie de sommeil, la vie incontrôlée des hommes, de l'ornière creusée par l'ésotérisme, des absurdes superstitions érigées en prémonitions et des interprétations magiques du somnambulisme, pour s'entendre dire en face, en tête à tête, que l'armoire qui craque dans le bureau où précisément a lieu la discussion cruciale est bien la preuve que les esprits frappeurs existent et ne demandent qu'à être entendus,  n'était-ce pas le comble d'une trahison ignominieuse et d'un reniement  brutal pour qui a osé écrire La Science de Rêves en ce grand moment (1900 année de publication postdatée pour bien marquer l'arrivée d'un nouveau siècle de lumières) contre ce resurgissement de tables qui tournent et  de culte des mages et devins ?

Non vous le voyez je n'ai jamais pu entrer dans cet univers de veillées campagnardes où Jung prétend nous faire régresser.

En revanche, cet esprit incompatible à mes propres efforts pour tenter d'y voir clair là où précisément toute une tradition nous aveugle, nous berne, nous livre aux pouvoirs de ceux qui depuis des générations nous dominent de leur prétendue sagesse constituée, de leur pseudo-savoir magique, mystique ou théologique, livre parfois, lors de brèves percées compatibles avec son regard scrutateur et éveillé, quelques beaux moments d'étonnement.

A la relecture de "Ma vie" Souvenirs, rêves et pensées recueillis et publiés par Aniéla Jaffé que je me suis imposé la punition de réexaminer, par défi pour essayer de pénétrer un peu un esprit auquel je me sens réfractaire, j'ai été saisi par l'émerveillement, l'éblouissement lucide qui le saisit lui-même dans ses descriptions et découvertes de voyage, en particulier au Maghreb, en Amérique du nord, en Inde. Cet homme, quelles que soient ses croyances et ses a priori si forts, devait percer à jour et sans doute aider ses patients, il a un regard qui face à un objet ou un être totalement étranger, dévoile des évidences nouvelles, se laisse entraîner et convaincre que d'autres formes de vie et de comportements sont possibles et même parfois meilleurs que ceux de notre tribu. 



mardi 17 août 2021

T de Tamalou.

 Tamalou est mort cette nuit.

C'était son surnom ou du moins celui que nous lui attribuions sachant que sa blague favorite portait la sur la question cruciale : t'as mal où ?

Il est mort cette nuit en regardant un match de foot à la télé, seul et tard pendant qu'elle était couchée, c'est du moins ce qu'a raconté sa femme ce matin et nous n'avons aucune raison de ne pas la croire.

Il adorait blaguer. Il ne manquait pas d'humour. Un humour caustique, désabusé, parfois cruel. 

Ayant exercé la profession de dentiste, il en savait un morceau sur les travers de l'humanité en souffrance; ses clients bien que condamnés à se taire pendant qu'il les travaillait à la roulette ou à la pince, lui en avaient raconté de belles tout au long de sa carrière; ils lui en avaient aussi montré sans pouvoir parler ni guère proférer, d'aussi belles, d'incroyables même, c'est fou ce qu'on peut apprendre en regardant les gens dans leur bouche jusqu'au fond du palais, au niveau de leur langue (de formes si variées, petite, longue, courte, danseuse impudique), des gencives (irritées, déformées, énormes, charnues et irriguées ou rétractées), des dents acérées, pointues, s'enjambant ou excessivement écartées ou rongées, parfois résidus de roches ruinées, meules délabrées à force de malheurs ravalés et ruminés).

Il se chamaillait avec sa femme en public. Assez méchamment. Et le public que lui offraient ses amis lors de soirées ou réunions apéritives durant ces joutes de méchanceté pure, semblaient tous deux les exciter et les faire sortir plus vifs de leur ennui quotidien réciproque.

Bref, il est mort et sa douce moitié ne semble guère consternée, ayant prévu l'imprévisible de longue date.

Sa blague préférée était donc celle-là : 


Quand je me lève le matin, je dis (depuis l'âge de soixante ans et même sans doute avant) :

-  Ouille ! j'ai très mal à la nuque et aussi en particulier aux omoplates, c'est le vent marin qui souffle et l'humidité.

Elle me répond :

-  Si tu savais comme j'ai les jambes lourdes, j'ai mal aux jambes, aux chevilles et aux genoux dés que je me lève !

Je réplique :

-  Moi ça m'a empêché de dormir, c'est toute la nuit que j'ai eu mal.

Alors commence la surenchère, c'est pour ça depuis l'âge de 70 ans j'ai décidé de commencer la journée pas par " bonjour - mais par :

 T'as mal où ?

A côté de ça soyons honnête, le souvenir que je garderai de Tamalou ce sont aussi les quelques livres qu'il m'a prêtés de son auteur préféré, un ami à lui presque inconnu qui avait eu un prix dans le temps, le prix des lycéens je crois, 

et puis aussi les petits dessins pornos au fusain qu'il avait gardés de la collection de son père et qu'il ne montrait qu'aux amis qui avaient aimé son auteur préféré. Bien sûr quand il les montrait il faisait semblant de les cacher à sa femme, prof de dessin à la retraite

Mais tout ça je vous en parlerai peut-être un autre jour.

Et puis si, il était un peu jaloux de moi depuis qu'il savait que j'allais me promener seul dans la montagne assez loin sans même prendre mon portable alors que sa femme lui avait reproché de ne pas faire assez d'exercice et aussi, surtout, qu'elle avait décrété un jour sur la plage que j'étais "beaucoup mieux foutu que lui". Cette déclaration qu'il s'amusait à répéter quand nous nous retrouvions aux vacances nous mettait tous en état d'hilarité, voire de fou rire, sauf sa femme qui disait imperturbablement : "mais c'est vrai".

vendredi 23 juillet 2021

Vieillir (II) Puis tout à coup la plage s'anime.

 Il s'avère que les deux nouveaux salvavidas de cette année ne sont pas des gens d'ici. Tiens . . . il ne parlent pas catalan entr'eux. L'un deux parle de "bochorno" (canicule) cet après-midi, puis de lluvia (pluie) mais au lieu de prononcer les deux L mouillés à la castillane il dit clairement chuvia avec un che che à la Che. Pas de doute ce sont des Argentins. Et d'ailleurs, il m'avait bien semblé qu'ils étaient moins raides, moins hautains, voire rogues que beaucoup de gens d'ici face aux gens qui passent dans l'escalier qui descend à la plage derrière leur dos,  d'ailleurs tous ou presque des étrangers (comme eux  en quelque sorte . . .mais diamétralement opposés dans leur position  de bergers et de troupeau insouciant . . . au moins provisoire dans leur position d'estivants), ils n'ont pas délimité la trajectoire du canot de sauvetage comme d'autres avant eux et le mettent face à eux certes, face à leur tour de contrôle et à leur cabane, mais en utilisant les espaces laissés par les gens avec parasols et serviettes au lieu de faire déguerpir ceux qui mal inspirés se postent dans leur ligne de mire et d'embarquement avec pertes et fracas éventuel; il m'avait bien semblé qu'ils communiquaient avec chaleur et même une fantaisie peu conventionnelle comme parfois les latinos. Et voilà que celui qui est perché sur son siège de surveillance explique en anglais à un touriste français les vertus du maté, pas de doute possible. Et le plus rieur et compatissant aide même une très vieille dame petite et ronde à ouvrir son parasol qui semble être passé par les mains de plusieurs générations, baleines déformées, fleurs fanées, et qui s'est diablement coincé. 

Du coup voilà, voilà, ce matin, je leur ai demandé quand ils le mettaient en place s'ils me prêteraient pour un petit tour le canot de sauvetage rouge gonflable quand ils le plaçaient à côté de moi et au lieu de me dire non, ils m'ont juste averti que le bout avait été choqué contre un rocher et prenait l'eau. Puis quand ils ont vu que je ne parlais pas trop sérieusement . . . eux je ne sais pas trop, nous avons parlé, peut-être par analogie avec le canot à moteur qui leur fait défaut, un peu . . . , la pente est venue comme ça, des catastrophes argentines, du moteur qui à chaque fois que le peuple reprend espoir après avoir élu de nouveaux dirigeants, s'étouffe et cale. Puis des vins et des films de ce pays fabuleux. Puis de Patagonie et de baleines (pas de parasol) d'où est originaire  ou pour le moins vit l'un d'entre eux.

Si bien qu'à la fin comme ils arrivent tôt avant leur service pour s'entraîner, chaque jour, pour nager dans l'eau encore vide et étale, les gens n'aiment pas les bains aux aurores et les vents eux aussi dorment encore au sortir de la nuit, dans cette mer encore belle comme un lac de montagne, ils m'ont proposé de venir nager avec eux, exquise politesse, et j'ai dû leur expliquer, car ils avaient fait semblant de ne pas voir mes rides et recroquevillements, que même si je faisais mine, mariol, parfois, de nager comme un maître-baigneur (il est arrivé en piscine, mais rarement et il y a longtemps, d'ailleurs je n'aime pas trop les piscines, qu'on s'y méprenne), que donc . . .  j'avais maintenant des raideurs et des crampes (rires) qui risquaient de les contraindre en m'accompagnant sur un trop long parcours . . de faire double journée de sauvetage (ils s'esclaffent) avant même qu'il soit l'heure de leur travail officiel.

mercredi 14 juillet 2021

Vieillir. (Faut-il ajouter "à la plage" ?

 J'ai été, la traversant sans m'y attarder, mille fois, le témoin involontaire, sur la plage, de dix-mille diverses façons de tenter de ne pas vieillir, enfin . . . de le croire. . . ou parfois de se laisser emporter dans l'eau profonde, écran circulaire, enveloppant, giratoire et kaléïdoscopé à l'infini de ces multiples images inventives de rides, douleurs, ravages d'un corps expansé en bibendum débordant de bedaines ou ratatiné en silhouette cassée, tordu et clopinant, plongé au sable mouvant qui empêche de regagner la stabilité du bord et de sortir des pièges de la mer, car la plage où je stagne peu après le bain, le temps de sécher, est un lieu où s'expose, évidence, l'humanité à nu. 

Et la plage attire à elle toutes sortes de beautés autant que de difformités.

Ce matin, tel une ondine homme, cheveux blonds dans le dos, le salvavidas a piqué sa tête et clairement fait, en arrivant sur son petit vélo, en presque simple appareil, juste avant de revêtir son tee-shirt rouge statutaire et de prendre son travail là-haut sur son perchoir à guetter les imprudents et les accidents presque toujours prévisibles, une belle démonstration de sa jeunesse, plongeant dans les vagues sans respirer sur plusieurs mètres puis émergeant pour nager un crawl super-efficace, coulé, fendant l'eau jusqu'aux bouées et retour, tout en énergie, vitesse et fluidité.

Habituellement il y a un coin de la plage superbement traitre et pourtant très fréquenté. Les gens s'y agglutinent croyant trouver là un échantillon de paradis, mini bout de Seychelles sans cocotiers penchés mais avec de beaux rochers ronds et posés en décor, où les peu sûrs de leur équilibre, flottant et tremblant sur leur arrière-train insuffisamment râblé quoique souvent hyperdéveloppé, s'affalent et attendent, au ras des flots enlisés, un secours bienveillant des voisins eux-mêmes à deux doigt des mêmes affres et avanies, pour sortir de cette masse de graviers et sables trop fins qui glissent comme une marmelade au lieu de vous soutenir, aux pieds de ces superbes rochers fournisseurs d'émotions et d'aventures. Mais ce n'est pas là le pire, pour les sauveteurs et les sauvés.

Le pire, là où succomberait, si l'indulgence nécessaire et généralement pratiquée n'y remédiait, toute dignité humaine, c'est, le plus souvent, dans l'acte au narcissisme outrageusement assumé et renforcé, d'immortaliser son portrait sur fond de vagues, du moins quand il ne s'agit plus de s'y tirer le portrait dans sa prime jeunesse au relatif resplendissement naturel. Là, en effet, généralement des dames et parfois aussi des hommes, se contorsionnent dans ce très délicat exercice, manifestement sans auto-retournement du regard  pour prendre des poses de cinéma limite porno dans l'espoir d'atteindre l'art iconique majeur des exhibitions facebookiennes. Pourtant là encore le renversement parfois se produit, miracle d'ironie et de parodie et la beauté surgit d'un professionnalisme de la pose, rare et élégamment assurée.  Et peu importe l'âge quand, de la naïveté ou l'extrême sophistication,  ressurgissent des allures angéliques ou tirées des supplices d'un enfer re- et surjoué.

Parmi les inventions et conditionnements de cette lutte avec la mort, je retiendrai deux exemples virils pour leur rendre hommage, d'autant que ce sont tous deux des lutteurs disparus.

Chaque année je voyais resurgir vers la mi-juin dans l'eau encore fraîche, le Ludion. C'est ainsi que nous l'appelions. Il nageait la brasse en coulées tellement profondes qu'à chaque plongée on pouvait se demander s'il allait réapparaître, si son petit crâne rond et chauve allait vraiment de nouveau refaire surface, fruit flottant propulsé en saccades. Il a jusqu'au bout essayé d'atteindre le maximum de ses forces n'hésitant pas à traverser l'espace de bain délimité de la plage en travers pour allonger les longueurs, même si du coup il coupait la route par surprise à pas mal de baigneurs n'ayant pas observé ses immersions et disparitions frénétiquement répétitives. Gloire à sa mémoire de combattant inflexible.

Mais le monument à construire, je le réserverai au Cygne pétaradant.

Ingénieux bricoleur il avait, le jour où ses forces ne lui permettaient plus de nager aussi loin qu'il le voulait, décidé de construire une machine simple et efficace pour aller pêcher quelque fretin un peu au-delà des eaux envahies de nageurs et de flotteurs à matelas, planches, petits canots et bouées. 

Quand il arrivait il mettait un certain temps à monter sa mécanique faite d'un grand cygne gonflable, sorte de petit bateau sans fond, d'un grand fusil arrimé au col et à l'aile droite de l'animal et d'un petit moteur à essence doté d'une hélice, emprunté à on ne savait trop quel engin qu'il fixait au fond de son appareillage, sans parler de son chapeau à larges bords et de plusieurs sacs qu'il attachait au flanc gauche de la bête. Il passait parfois encore plus de temps à allumer son petit moteur en tirant sur son démarreur à ficelle et ensuite à s'installer dans l'espace entre les ailes du volatile aquatique en attachant sa ceinture aux parois que formaient les ailes de part et d'autre de son corps.

Enfin ainsi harnaché, mi-homme, mi-bête, et aussi semi-machine, il démarrait en lâchant de la fumée de son teuf-teuf et partait vers le large d'où u jour on ne le vit pas revenir.