lundi 12 octobre 2020

Q

 Qu'y mettre en Q ? Peut-être encore une fiction ? Ou du vécu ? Ou les deux entremêlés mais authentiquement perçus ? Perçus au travers, sans filtres, de lentilles et miroirs optiques.

19Q4 ? 1984? une année qui a fait tellement pour la fiction et le vécu, mais diable, pourquoi ? Ce devait être et ce fut, SF ou pas, rétro-fiction ou pas, une année comme les autres dans le monde, malheurs, calamités, lot de décès, pour l'instant me revient seulement ce prix du pain en Tunisie que Bourguiba dût changer. 



Où étais-je cette année-là ? 1984, ça fait déjà 37 ans.

Déjà revenu dans cette ville exil-repos-base arrière où je ne suis pas né mais où à force d'arrêts et retours, hasard et choix, nominations, commissions, coups de tête, rivalités, coups d'arrêt, clans, coups du destin, élections, j'ai fini par me sentir comme (mieux peut-être que) chez moi en cette capitale carrefour du plat pays. 
Par où, quelle trappe, étai-je passé du Congo alors Zaïre, avant d'être balancé, parachuté à ma demande, au Pérou au pire moment ("vous qui avez fait déjà un pays en crise . . . " me voilà devenu spécialiste des temps de guerres civiles, pénuries, massacres annoncés ou passés, misère et inflation galopantes obligeant les gens à acheter des dollars puis à tout perdre ou à descendre dans les villes pour mendier ou voler) ?
Par quel jeu des miroirs solaires réfléchissant des rayons imprévus allai-je, passant par ce repos-intermède, donnant quelques aperçus, au fil de pensées flottantes ou systémiques, fonctionnaire détaché à nouveau rattaché, enseignant ou gestionnaire, d'administrateur à périodiquement attaché, ramené parfois après le long cours à refaire ou improviser des cours ramassés donnant quelques aperçus . . . des longs errements de quelques penseurs nous ayant précédé en chimères, perspectives, utopies et systèmes, dont j'avais pu, au hasard de quelques lectures et parfois expériences tourmentées, emprunter les ponts tendus vers nous, humbles mortels à têtes creuses incapables de telles visions, en passant par Ledoux et Fourier,  à des apprentis artistes tellement avides de savoirs anciens, de textes où se raccrocher et de souvenirs vécus - quelques uns dont de vrais créateurs, sont restés longtemps proches avant de disparaître dans leurs propre vies éloignées - de pays en guerre en pays en guerre ? 
. . . . . . .
Wiki écrit : " 1984 est une année bissextile commençant un dimanche" 
* et personnellement je ne m'en souviens que comme d'une année charnière . . . /

. . . / chair prisonnière, grincements, doigts pris, 
une année  où passant de la maison de village que m'avait prêtée Claude V qui aurait bien voulu que je reprenne, à sa place, il en avait assez, la direction, chiante administration entre impératifs municipaux, clientélisme, indépendance supposée, budgets restreints et directives parisiennes, de l'école des Beaux Arts de cette ville antique, à un petit mas que j'avais loué à des parisiens qui n'y venaient plus, au milieu des bois, cerné de taureaux au pacage, de manades clôturées, marquées au fer et de chasseurs ne respectant aucune barrière (je me souviens en avoir arrêté un dans le fond du pré pointant une huppe fasciée), mas où nous avions passé un hiver ensoleillé sur la terrasse et même pour fêter ça déjeuné torse nu et en maillots sur cette terrasse à Noël avec d'autres parisiens amis depuis Dakar venus nous voir en cet exil provisoire, bouseux et joyeux. 
Puis nous avions pu jeter l'ancre ici, quittant le village refuge pour la ville, et pu acheter un appartement installé au dernier étage sans ascenseur d'un très vieil immeuble du centre ville, cette ville où je suis encore aujourd'hui, cultivant maintenant, loin des bruits de cette sacrée ville, mon petit lopin de terre ingrate, de pierraille, murs secs et chênes verts, lieu où nous rejoint peu à peu, tentaculaire et insatiable, constructions hâtives ou interminables et nouveaux lotissements, la foutue ville étendue, sans arrêt en croissance, alors . . . autres temps, à l'époque, jeunes encore, nous grimpions au troisième et grenier sous les poutres, odeur du café brûlé du torréfacteur depuis trois générations dans sa maison Renaissance non loin, fières façades de pierre, ombre des rues étroites, bruits de ferias et bandas assourdissants, scandale, cris, légionnaires en goguette, toujours présente la légion étrangère renaissante de cendres millénaires, césariennes, dépôt de boucherie en gros, bruits vivants ou bruits abhorrés, livraisons nocturnes, cette ville où se négocia le bétail longtemps sur son boulevard aujourd'hui le plus chic, avec vue sur la cathédrale, ses toits et son unique tour, l'autre démolie par les guerres et le retour de rage des persécutions, ancien temple de Jupiter pour base et vue sur les toits roux de tuiles immémoriales.


Cette année là le prix Nobel de la Paix revint à Desmond Tutu (prononcez tout tout) qui disait "faites le bien par petits bouts", l'année de la mort d'Indira Gandhi, assassinée, l'année où moururent Losey, Foucault, Michaux, Truffaut.
L'année des peut-être plus de 25.000 morts tués par pesticide à Bhopal en Inde, 

je me souviens avoir relu 1984
et n'avoir pas un instant pu imaginer, que je lirai beaucoup plus tard, qui n'avait rien à voir . . . le 19Q4 d'Haruki Murakami comme la merveille . . . qu'il serait et est encore, ou pas. . . va savoir . . .  mais je me souviens parfaitement,
resserrement du regard, parlons de ce que je sais savoir, qu'écrivant cette année-là à la machine portative Olivetti sur des feuilles A4 repliées et coupées en deux, ce format correspondant parfaitement, encore aujourd'hui, à mon temps de souffle, j'essayais, 
écrivassier non rassasié, écrivaillon vaillant, producteur écrivant d'écrits vains minuscules,  écrivailleur d'ailleurs, tapant déjà sans majuscules le clavier par froid ou canicule, 
d'une seule phrase déjà, 
d'aller presque au bout, en bas de la demi feuille coupée en deux et cible redressée, ce qui faisait presque le format d'un livre, enfantine, ridicule imitation, 
d'écrire des romans en miettes et parfois même de franchir le cap d'une seule traite, 
d'arriver en haut de la page qui suivait, blanche 
à conquérir de quelques mots 
suivis d'une virgule
                                                                                                                            et c'est ce faisant que j'ai eu cette vision de ce que je fais maintenant, par quel canal, quelle trappe, quel passage secret, écrire directement sur une feuille en transparence, comme sur un écran, comme en peinture sans repentirs, ou au contraire tout effacer, retoucher par touches, remplir ou dessiner ou même souvent bourrer les aplats, de lambeaux de vie, de ma vie minuscule et de celle des autres si grande parfois, étale ou tortueuse, torrentielle ou monotone, fleuves et affluents en particules bues par les sables
et le buvard bavard, 
coulées, flux, dépôts, raccourcis, enfilades, un œil fermé, vus derrière mon prisme et par le petit bout de mon alpha-lorgnette.

lundi 5 octobre 2020

Balourd.

Notre nouvelle machine à laver est automatisée et incompréhensible. Si j'étais sur un forum spécialisé en nouveaux produits prétendant penser à notre place et (même) agir (nppppa) je demanderais conseil mais je me suis contenté de lire la notice succincte et incompréhensible. Donc j'ai un peu essoré à la main en tordant serviettes éponge et draps avant d'étendre le linge au soleil revenu après les pluies modérées et entrecoupées d'épisodes venteux ici, oui merci pas d'inondations méditerranéennes ni cévenoles ici pourtant plat pays de sècheresse et excès en tous genres de climats (y compris avant détraquement et conquête de la Gaule par Jules César).

Maintenant que j'ai un peu de temps je lis et relis la très courte notice et je découvre qu'en cas de non essorage satisfaisant - et je vous jure que je n'ai pas fait d' "arrêt cuve pleine" pour linge fragile, fonction importante qui a d'ailleurs disparu des écrans - c'est peut-être un problème de linge balourd, dixit le paragraphe consacré aux anomalies.

Balourd, moi je veux bien, plutôt du genre maigre je ne suis pas un gros balourd, mais balourd je le suis et reconnais l'admettre et l'être quoique pas trop gras.

Quant à la machine, que me veut-elle ? Reporte-t-elle sur elle, par politesse extrême, mes défauts ? 

Quelque part ça m'interroge, comme on dit. Et je finis par comprendre bien que balourd moi-même que ce que la notice internationale traduite dans toutes les langues de façon à être mieux répandue à la surface de la terre entière et tout y lessiver, que ce balourdage lingier (diagnostic possible) peut provenir d'une mauvaise répartition du linge dans le tambour battant et roulant (aurait-il fallu qu'au lieu de jeter en vrac je dispose harmonieusement mon linge de maison dans cet exigeant et délicat, de plus doué de capteurs insoupçonnés, tambour) de ma surdouée nouvelle machine qui d'après le poids a évalué de façon sans doute erronée, sans que je lui demande rien, sa charge de travail et l'eau à mettre ou à éjecter . . . donc si je comprends bien voilà le résultat du progrès qui fait rage sur nos machines en tout genre, nos ustensiles et nos voitures et voilà que nos engins déjà pas si simples à faire fonctionner en version primitive mais qui pouvaient avec une pratique assidue, une transmission de bouche à oreille et un peu de jugeote ou bon sens ou application (oh que ces termes-là sonnent et fonctionnent mal aujourd'hui au moins dans le verbiage quotidien sinon dans le réel des efforts qui nous sont demandés chaque jour !), prétendent aujourd'hui, pour nous aider mieux, débiles profonds que nous sommes, se substituer à nos évaluations et gestes maladroits en calculant et s'ajustant pour notre confort à nos objectifs supputés, en toute absence de réflexion et d'action consciente de notre part, normal les machines commencent à nous prendre pour des nœuds, et si ça déraille grave en laissant le drap imbibé peser dix ou vingt kilos calculés par ordinateur et protocole dédié (en véhicule à moteur, on calcule en tonnes le coup de frein, tu rigoles encore plus), oui, en plus, si donc elles font, par anicroche de computing, des bourdes lourdes qui leur incombent totalement, elles nous le reprochent.

lundi 28 septembre 2020

Surnoms

 Comme beaucoup de plus très jeunes et même sacrément vieux de plus en plus étonnés d'en être arrivés là après un chemin si long dont vous n'avez évidemment même pas idée malgré le peu que je vous raconte, ayant entre temps un peu outrepassé les limites de la bienséance imposée et du bien se conduire en apparence au niveau des consignes communément admises et des normes établies, il m'arrive souvent de dérailler exprès ou pas, de sortir des conventions et donc des rails en ce qui concerne l'aspect sacro-saint  du respect des noms. Qu'il s'agisse des noms des gens connus ou pas. 

A vrai dire, je ne me souviens pas de tous ces dérapages involontaires ou pas (( en revanche et par parenthèse double, sachez au passage que mon nom actuel de narrateur échappant depuis vingt ans maintenant à toute notoriété hors un cercle restreint d'amis et connaissances finalement très étroit, n'est qu'un surnom adopté par vaine et auto-ridiculisée gloriole du type appelé bizarrement pseudonyme )).

Tout à l'inverse mais parallèlement et conjointement, il se trouve que, par paresse facétieuse, j'ai commencé à imposer à d'autres dont le nom était présent sur toutes les lèvres, en jouant sur contrepet, lapsus ou calembour ou simple déplacement et interversion ou interpolation de syllabes - et ce dans certaines conversations ou au pire, par système, dans divers écrits non publiés ou lancés sur la toile ou presque absolument confidentiels - en les galvaudant dur. 

Peut-être, autant qu'il m'en souvienne, ai-je commencé effrontément, inconsidérément, par le Dalami Là-bas de Lassa que j'ai pu dire aussi en plus court  Dalahu de Là-bas que tout le monde reconnaîtra facilement et qui m'a valu quelques déboires justement avec un éditeur sans doute lui-même converti au bouddhisme qui publiait en tout cas ses écrits, ce que je n'ignorais pas.

Mais ça avait dû, ce tic verbal encore mal maîtrisé, commencer beaucoup plus tôt avec l'ancien président, le Comte Briscard du Destin, et peut-être même bien avant, dés ma jeunesse railleuse, 

avec le Marquis de Pubfol, Salvalor Dady dont j'ai suivi attentivement et sur place la carrière depuis les figuiers mous et les cerisiers passés au dénoyauteur, 

et un peu plus tard aussi dans une nouvelle difficile à qualifier, écrite entre utopie et pamphlet, publiée dans la presse locale d'une grande ville du centre de la France, avec ce surnom laborieusement construit de celui qui deviendrait lui aussi président, alors premier ministre, Jacot de Corps (à l') Aize et du Chateau Carich.

Sans parler, beaucoup plus tard et entre autres têtes exposées faisant les frais de ce jeu de massacre amusant et facile, du fameux président débragué sinon débraillé, Bill Climb on

ni du brillant et cinglant "escroc", le Professeur Lancan-Aillé (c'est lui qui insistait sur l'aspect escroquerie parfois efficace de la pratique mise en place par l'écoute freudienne) toujours là quand, arrivant en carrosse doré, la langue faisant corps, l'œil noir et lèvres en lippe, il assénait ses phrases codées par lui-même . . . notre fumeur de cigares torsadés.

dimanche 27 septembre 2020

F de Froid.

 Je n'ai eu de cesse que de me mettre à l'abri du froid. Le pire étant le froid humide sous le crachin. La Bretagne, pourtant si belle et pas si glacée m'a contraint pour y survivre à m'inscrire successivement à deux mouvements subversifs et parallèlement à amorcer un travail bénédictin de thèse. L'exploration des criques, plages, caps, îles et cromlechs, presque déserts à l'époque, ne suffisait pas à me faire oublier ce froid (relatif) et humide (terriblement) qui perce le corps et l'imprègne de nostalgie, de regrets, de légendes, au travers des plus imperméables anoraks et cirés. 

J'ai quand même aimé le ski à l'occasion dans les Pyrénées mais pas supporté longtemps l'afflux des gens. 

Seule concession au froid, le bain et j'aime le bain froid pour nager aussi loin que possible.

Là je suis encore plus obstiné que dans ma fuite des courants d'air froids, des routes enneigées et verglacées. Je me suis baigné au Portugal ou à l'extrême nord de l'Afrique, en revenant des tropiques où l'eau à 27 ou 30 me ravissait, entre novembre et février dans des eaux où il n'y avait pas un chat où l'on me surveillait de peur que déjà avancé en âge je disparaisse dans l'Atlantique à 13 ° ou peut-être moins ce jour là après une averse glacée, avec de grosses vagues et une eau trouble. 

Préférant des parages naturels je peux presque tout aussi bien prendre un plaisir purement physique à faire des longueurs dans une piscine même glacée si les transparences m'y incitent mais je suis un espion venu du chaud. J'ai tout essayé dans les eaux poissonneuses et coraliennes. Là le corps renait et s'étire en déroulé et flexibilité. Mes meilleurs bains : Cayenne entre deux moments difficiles pour mon travail et une nuit en vol de nuit, dans une eau rouge de boue restant collée en croûte à la peau, îles du Rosaire en Colombie sur un îlot désert, dans une eau cristalline et peuplée de vie, juste avant le bombardement de l'Irak qui allait faire le tour du monde sur CNN, déclanchement de la première guerre du Golfe, enfin, dans la Mer Rouge, à la frontière Egypte-Israel, dans cet aquarium géant aux poissons multicolores qu'Allah ou/et Jehovah se sont peut-être après tout entendus, pactisant avec Dame Nature, à placer aux confins du désert.

En hiver, j'ai donc quelque plaisir à remettre des gros pulls et même un vieux et grand manteau d'alpaga que j'ai fait tailler au Pérou, mais cette impression de disparaître en tant que corps ne me quite pas. Alors je marche pour exister encore. Je fais de la gym, me suspends au portique. Je soulève des poids et je coupe du bois.


mardi 15 septembre 2020

Façons (de voir le monde).

 C'est le hasard d'une programmation d'Arte qui m'a remis face aux Andes chères plusieurs fois à mon cœur (dont une lors d'une visite au moment critique, on approchait de la fin du Chili socialiste, où le MIR risquait de mettre le Président Allende en danger face aux menées de la CIA occupée à "faire crier l'économie chilienne" ) . . . (à mon cœur d'expatrié volontaire, sortant à peine, bien que le temps soit déjà passé, des exaltations de mai 68 en France et désireux d'aller y voir de plus près ailleurs et plus loin) face à ce troisième volet du documentaire réalisés en 2019 par Patricio Guzman. Ce cinéaste chilien vivant à Paris après avoir quitté son pays d'abord pour Cuba puis pour l'Espagne, et après être passé par le stade fameux et les prisons de Pinochet en 1973, qui a produit là, sous le titre La Cordillera de los Sueños (Œil d'Or au Festival de Cannes) une prodigieuse façon de voir le monde.  

Certes sa vision est parfois apparentée à celle de ses prédécesseurs et amis, Chris Marker et Joris Ivens, en images surprenantes ou en beauté onirique. Mais sa quête intemporelle, en plans larges très larges ou très rapprochés, en montage et raccourcis télescopés, incorporés d'interviews de personnalités fortes, produisent un tissu de paysages, matières, lumières, qui donnent librement à penser et n'appartiennent qu'à lui. Rappels, nostalgie, irruption de l'actualité dans le panorama immobile, jeux profonds de la mémoire, images jamais oubliées  mais rares, débusquées et jouant sur le sens à donner au présent, irriguées parfois de sa voix claire, mélodieuse, détaillant précisément, en diction un peu lente, parfaite, le réel, sans emphase ni jeu inutile où tout est éclairé et articulé d'un mouvement qui renforce, reconstruit et fonde les impressions. 

Saisissement de ces images agrandies, gigantesque de la cordillère, peintes dans le métro où, plan rapproché, passe la foule aveugle, indifférente, tête basse, à ces beautés en arrière fond.

Tout militantisme est absent de ce discours beau et fluide qui démonte sans démonstration la présence et l'avancée continue de la dictature du général disparu ayant détruit la démocratie populaire et ouvert la voie où triomphe le libéralisme féroce.

Le plaisir et la réflexion du spectateur sont ici appelés, sans recours à l'image d'Allende-martyr, par la vision du poète qui - comme le sculpteur qu'il interviewe et le peintre, enracinés tous deux, mais aussi, comme lui, exilés au pied de cette barrière de montagnes, si large, si longue, infranchissable - "se sent adossé aux Andes" dans ce qu'elles ont, juge ou témoin impartial et muet, icone imaginaire impassible, rêvée, de majestueusement plus fort que l'histoire dramatique des hommes.

 

jeudi 3 septembre 2020

I / E de Inspirer / Expirer.

Inspirer c'est parfois l'être, oxygéner la productivité, souffler sur le feu créatif.

Expirer c'est rendre l'air qu'on a pris et parfois l'âme ou son dernier souffle si l'on préfère.

Dans ce cycle où les poumons font office de ventilateur et de forge, rien ne nous appartient en propre, nous avons tout emprunté. Du point de départ, de l'idée à mettre en oeuvre au trépas. Faut-il y voir la vie même ? qui n'a rien d'un rêve, ni d'une illusion mensongère, mais qui incontestablement est comme un souffle ou peut-être un halètement ? un "je prends, je rends", je ne suis que le respir, le phrasé et l'haleine du grand tout matière lourde ou légère, infinie, qui m'a éjecté et produit, petit monde, microcosmos, reflet, rythme, buée effaçable du souffle universel.

Anaximène disciple d'Anaximandre voyait dans l'élément air le principe - chercher le point de départ, une idée d'Anaximandre (ci-dessous vu par Raphaël. L'Ecole d'Athènes)


- , la substance primordiale, capable d'exhaler le feu, l'eau et la terre, par contraction et condensation; rien de plus radicalement idéal et élégant que d'imaginer le monde naissant du souffle, de l'air, d'un état gazeux qui précipité doit disparaître et de là faire renaître en permanence d'autres univers.


mercredi 2 septembre 2020

P S de Planète Sauvage.


Quand le film de ce nom La Planète sauvage, réalisé à Prague par René Lalou avec des dessins de Roland Topor en papier découpé à partir du roman de Stefan Wul, est sorti en 1973 j'avais beaucoup aimé. Essentiellement parce que j'aime l'humour toujours poétique et surprenant de Topor.
Il va sans dire que j'aimerais qu'il m'advienne des rêves aussi forts, légers, colorés, fluides et beaux.
Au cours de réveils nocturnes il m'arrive cependant, faible rêveur, d'avoir de bonnes surprises quand je capte juste avant qu'ils disparaissent des petites bribes de films que mitonnent mes yeux fermés, mon cerveau encrassé et mon inconscient surchargé d'images superposées en couches surdéterminées recolorées et redessinées sans aucun travail apparent.
Ainsi hier je suis allé me balader ou plutôt j'étais jeté là sur un autre continent, presque une autre planète et c'était si fort que je m'en souviens encore comme si j'y étais. Je m'y vois bien. Ce n'était pas cette ville inconnue au bord ou pas trop loin de la mer qui n'est ni Barcelone ni Buenos Aires qui ont une certaine parenté, ni Rio l'unique, ni Lima la brumeuse du Pacifique, ni Naples ou Athènes, villes sudistes que j'ai beaucoup arpentées, puisqu'elle est sur une falaise abrupte, noire et ocre que je n'ai jamais vue en vrai, ni ces paysages africains de savane ou de forêt dense que je connais bien et où j'ai réellement marché de temps à autres et qui reviennent parfois, matins du monde, force de la terre où l'homme a laissé encore plus de traces symboliques que destructrices, intactes à nos yeux pollués et urbanisés, dans quelques rêves peuplés de foules bigarrées et de bêtes inconnus. C'était une impression tout à fait nouvelle, très étrange, et je ne saurais dire si, au vu de sa force et de sa teneur sauvage, elle était située en une Afrique inventée ou possible ou en quelque sorte "surjouée" par ses protagonistes.
Dans un premier temps nous traversions dans nos véhicules tout terrain un peu brinquebalants, ma compagne, quelques amis et moi, une grande ville très peu encombrée de piétons et de véhicules, dans ses avenues occidentalisées et obscurcies par la hauteur des gratte-ciel malgré un soleil de plomb puis après avoir eu du mal à trouver où faire le plein de carburant, à la sortie de banlieues interminables, bidons-villes vides et gris étirés sur la terre rouge, était-ce  après une guerre ? une épidémie ? une crise économique sans précédent, tout autre fléau ? . . . nous débouchions rapidement, sans autre transition, dans une savane vide d'humanité, sèche, sans arbres, puis au rebord du plateau qu'elle formait, sur une vision qui est restée photographiée sur ma rétine, malgré l'absence d'image extérieure correspondante dans le réel du monde que je connais. 

D'abord, ce qui frappait la vue, du haut du point de vue en surplomb où nous étions arrêtés, c'étaient les arbres, des arbres immenses, au troncs massifs et extrêmement puissants enfoncés dans les hautes herbes. Ensuite c'était les trous énormes dans leur troncs, des sortes de cavernes d'où s'échappaient par une action de forage intense, des débris, des copeaux, de la sciure en très grande quantité, le tout projeté loin dans l'air. En fixant notre attention sur ce spectacle finalement inquiétant, de très beaux arbres millénaires ravagés par des excavations dont nous voyions l'avancée désastreuse, nous finissions par distinguer de temps à autre, des êtres courbés en avant qui sortaient des cavernes à reculons, ni singes ni chiens, dont nous percevions de loin les mouvements puissants de grattage et de balayage et la croupe musculeuse, une espèce inconnue de nous dont nous ne pouvions encore percevoir la tête et les yeux, ressemblant cependant à des mammifères au dos puissant et au pelage obscur. Des canidés, des ursidés, des félins ?
La pensée que ces grimpeurs creusaient des trous profonds pour y enterrer leur nourriture ou leurs proies plutôt que pour se nourrir de vermine et de sève ou de pulpe végétale me traversa l'esprit pendant que j'en examinais un particulièrement actif à la jumelle.
Plus tard, descendus à mi-pente de la route qui après avoir parcouru le plateau, s'étirait dans la plaine sèche et buissonnante, nous étions accueillis par des gens amicaux qui peut-être nous attendaient, ils n'avaient pas l'air surpris de nous voir, cependant leurs sentiments et leurs intentions à notre égard n'étaient pas clairs du tout et nous échangions peu de paroles, des paroles qui auraient pu nous rassurer ou nous faire au moins saisir dans quelle situation nous étions tombés et si même il fallait accorder une importance à cet arrêt improvisé au moins de notre côté. 
Puis, tout aussitôt, nous nous trouvions en train de nous promener à pied sur la large route de terre par laquelle nous étions arrivés. Nos hôtes étaient-ils présents avec nous dans cette promenade ? nous avaient-ils avertis de quelque chose ? Je ne sais plus. Y avait-il un danger imminent ?

C'est alors tout à coup, il y avait une coupure dans le film, pendant que nous nous posions trop de questions, que s'avançant comme des animaux domestiques au milieu de nos pas, ces très grands félins arboricoles, ces chats soyeux géants sortis d'un cauchemar, aux yeux de panthères, fouisseurs de cavernes surélevées au dos si long et si large, êtres incongrus dans leur comportement, ni ours ni chien mais léopards gras au corps chaud et au pelage obscur, de très près on pouvait voir les taches ocellées, sont venus frotter leurs muscles et leur museau plat, montrant, entrouvert, des dents en sabres éloquents, à nos mollets et nos cuisses et nous donner des coups de tête à hauteur du bassin ou du plexus et de la poitrine pour les plus petits d'entre nous.
Fallait-il prolonger l'expérience ? Je ne sais car je me suis réveillé plutôt heureux que peureux, heureux de les avoir vus de près, ces monstres au pelage luisant, peut-être aussi d'être encore là.