mardi 4 janvier 2022

Larvatus prodeo.

 Voilà une formule du sieur Descartes aussi rabâchée en son temps (le temps où les Européens parlaient latin entre théologiens et savants, mais aussi et encore bien plus tard, rabâchée par les érudits et gloseurs se donnant des airs de . . . 'je le cite donc je le suis', doctement codifiés) et presque aussi banalisée que le fut plus tard le "Tout ce qui ne tue pas rend plus fort" du si iconoclaste, sulfureux et souvent si fâcheusement détourné, Nietzsche. Et n'y allons pas par quatre chemins, tout aussi en surface, fautivement et frauduleusement.

Quand Nietzsche parle de "philosopher à coups de marteau" il ne se prend pas bêtement pour un banal briseur d'idoles. Le marteau dont il parle est celui que les médecins de son temps utilisaient pour ausculter le corps, spécialement le buste et ses cavités cachées en tout patient. Il veut dire non pas qu'il faut casser de grands bouddhas vieux de plus de 1600 ans, mais qu'il faut savoir écouter les bruits souterrains qui se propagent dans nos civilisations, accoucheurs d'avenirs ou pas.

De même pourrait-on croire qu'il est facile d'interpréter le " j'avance masqué " de Descartes et déjà, ce disant, en le traduisant ainsi on s'engage sur une voie de sagesse - et peut-être de garage - très ordinaire du type "pour vivre heureux vivons caché". Mais faut-il vraiment se creuser la tête jusqu'à aller beaucoup plus loin ? Nietzsche si on le lit au lieu de le citer hors contexte, nous explique son propos et la formule frappante, provocante certes, s'éclaire à merveille comme celle, non d'un travailleur au marteau piqueur, mais comme celle d'un mélomane attentif aux sonorités et aux rythmes de son époque.

Dans cette affaire du larvatus, Descartes nous aide d'autant moins, lui qui est réputé et réellement si clair sur tant d'autres points essentiels, que ses dits "écrits de jeunesses" recopiés (sauvés) par Leibniz lors d'un voyage à Paris et retrouvés en Allemagne, que sont les titrés Olympiques et Cogitations privées, sont vraiment privés au sens de notés pour soi et ne visant à aucune confrontation publique.

Alors qu'en est-il ? Léon Brunschvicg, engagé dans la lutte pour le suffrage des femmes et époux d'une femme qui devint ministre, lui-même philosophe irréprochable auquel nous devons, entre autres clartés, ce merveilleux petit livre "Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne" jette-t-il en 1942 un pavé dans la mare quand il lit dans le " prodeo " de la formule un Pro Deo" ? Un pro Deo à entendre subsidiairement et à peine caché comme un "devant Dieu" ou peut-être même au sens du latin familier et parlé d'une certaine "élite intellectuelle" européenne au XVIIe siècle et plus tard, comme un : je le fais ou je le dis "gratuitement" sans y chercher de bénéfice (nous dirions "pour la gloire") ?

Voilà une première entrave à l'interprétation devenue habituelle, bien liée au contexte (oui, là au contexte réel !) réduit de la formule qui semble renvoyer à la littérature, à la poésie, au théâtre, - et nous savons que Descartes emporte avec lui, dans sa bibliothèque de voyage, un  gros recueil de poèmes - à l'image du jeune homme qui veut entrer dans le monde comme un acteur masqué sur une scène de théâtre antique.

Mais il y a mieux, c'est justement le larvatus.

Larvatus peut bien évidemment vouloir dire, en fin de course et d'usage : caché, masqué, mais . . . 

Mais ce participe passé signifie d'abord chez les meilleurs auteurs que Descartes a connus et fréquentés comme tout collégien de son temps : halluciné, délirant, comme un spectre, 

larva désignant d'abord le squelette, le revenant, bref le zombi . . . avant de désigner le masque.

Bref, bref, le larvatus prodeo, cache bien son jeu encore.

Et quand on sait que l'hyper-paradigmatique discours de la Méthode, parangon de clarté et d'évidence, commence par la très fameuse plaisanterie : Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée . . . formule quasi directement empruntée à Montaigne (même les fous croient qu'ils en ont) et qui fera dire à Pascal : "ce serait être fou par un autre tour de folie que de n'être pas fou".

Pourquoi ne traduirait-on pas à peine masqué par une bienséante et assez classique formule :

Halluciné devant Dieu !

Serait-ce étonnant que le jeune Descartes, qui avait déjà en main son doute tous les éléments fondateurs de son parcours, son cogito et sa mathesis universalis, après ou déjà avant ce rêve extraordinaire qu'il a fait dans sa chambre surchauffée de Neubourg sur le Danube, qui sait qu'il va devoir passer par l'hypothèse du Dieu trompeur, qui imagine littéralement les passants qui marchent sous sa fenêtre comme des spectres cachés par des chapeaux et des manteaux, ait voulu allusivement et pour lui-même, private joke, se moquer de lui-même devant le chemin apparemment inversé, absurde (démonstration par l') et fou qu'il allait, pour devoir démontrer sa thèse et trouver à sa manière de solides vérités, emprunter ?

mercredi 22 décembre 2021

Canard.

 J'ai quelques histoires d'oies et de canards sous la main ou plus exactement, figuration d'un lobe cérébral ? dans le corbeau gauche, dénommé Munin, qui m'accompagne et vient faire son rapport sur mon épaule, celui qui représente la mémoire. Non je ne me prends pas pour Odinn ou Odin, le dieu des dieux irlandais, mais suis, ancêtres nordiques, un peu à son image, venu du grand froid, guerrier fourbu et amoché, à l'écoute de ce que parfois transmettent les bêtes ou les profondeurs des rêves et du corps après ou avant de décisives batailles).


C'est la gaie Lucette qui la racontait cette histoire que, corbeau moi-même, je transmets à votre oreille. Après un repas fait de multiples plats que chacun apportait pour payer son  écot (égo sans écho) dans ces réunions nautiques qui avaient lieu en petite navigation de crique en crique, j'en profitais toujours pour nager d'un bateau à l'autre, petite armada de plaisance, entre La Escala et Cadaqués, d'où quelquefois nous poussions jusqu'au Cap de Creus, un jour où nous étions tranquilles, presque assoupis, par mer d'huile, à nous laisser griller au soleil, nous étions ce jour-là sur le bateau de son compagnon, un grand costaud qui engloutissait, on se demandait comment, nourriture et boisson sans presque piper mot, aussi silencieux qu'elle était bavarde, sa petite voix s'éleva sur fond de doux clapotement de la mer.

Donc, cette femme qui avait été institutrice et esthéticienne et avait eu plusieurs maris et était encore terriblement vitale et qui aimait lire et raconter, disait :

Un jour c'était dans la maison de campagne de mon premier mari et à l'époque, pendant qu'il chassait  avec des copains et le gardien, je lisais au soleil nue pour bronzer intégral; il y avait dans cette vieille ferme où vivait donc un gardien d'un certain âge, lui aussi parti à la chasse avec son vieux fusils à deux coups, toute une basse-cour autour de la mare noirâtre, des poules rousses ou blanches dont une blanchette familière qui venait picorer dans la main et une famille de canards dont un mâle à miroir bleu sur les ailes et parure verte sur le col, un gros mâle de quatre ou cinq kilos.

Ce qu'elle racontait ensuite, je ne l'aurais jamais cru si je n'avais de mon côté vu, vraiment de mes yeux vu, un canard s'échapper et courir sur presque dix mètres après que ma grand-mère lui eut proprement coupé le cou au hachoir, quand âgé de cinq ou six ans, je suivais ses occupations dans le jardin.

Vous savez tous, disait-elle, que cet oiseau palmé, est doué d'une force et d'une libido peu communes, mais de là à en arriver à ce qui m'arriva . . .

Au soleil depuis un moment et crémée d'une senteur qui peut-être a réveillé ses sens, le fait est que sortant de sa mare il a sauté sur moi et j'ai eu beaucoup de mal à m'en débarrasser. Que voulait-il ? Il semblerait que c'était clair à entendre ses râles et à voir son obstination à approcher de mes cuisses.




mercredi 15 décembre 2021

Viande.

 Le mot viande vient de loin car tout peut faire et a fait viande, des racines de certains légumes au saumon, de l'eucaristie au bouillon ou à la crème en passant par les viandes noires (gibier), blanches (lapin, poulet) aux viandes grandes (boeuf ou mouton), sans omettre aucune nourriture source de vie ou de survie. Ce n'est qu'au XVIe siècle qu'apparait  en français le sens restraint d'aujourd'hui, celui que les Catalans appellent précisément et grossièrement carnica

Les meilleures viandes que j'ai eues à croquer et sucer, je les ai eues en charcuterie ou volailles dans mon enfance, puis en Limousin  où existait un élevage exemplaire, beaucoup plus tard - à Limoges on peut encore  parcourir, étroite dans le centre, une rue dite des bouchers - et bien évidemment surtout en Argentine ou en Uruguay, où consommées avec des frites coupées et cuites de telles façon que au lieu de frire en se racornissant elles gonflent délicieusement, du moins, la première fois où j'y ai été dans les années 70 du siècle dernier, avec des jours avec et des jours sans, règlementés par décret, veda, puisqu'à cause d'une grande crise économique il fallait la réserver, cette viande quotidienne pourtant si nécessaire et en abondance pour tout travailleur gagnant son pain dans une hacienda étendue sur des kilomètres dans la Pampa, à l'exportation pour y gagner les devises, dilapidées par les gouvernants, déjà.

Feux de sarments, grils en plein vent, le sud pour moi est plein de cette odeur de bêtes grillées les jours de fête.

Disons, raisonnablement, ce n'est pas tout à fait gagné, que me voilà peut-être moins carnivore et carnassier.

Parcimonieuse et restrictive modernité. Voilà qu'elle entrerait peu à peu dans mes veines, aussi hostiles sois-je, ai-je la chance de pouvoir être, aux régimes et aux prescriptions diététiques, par chance de complexion.

Quand je relisais récemment l'histoire de Robinson Crusoé dans toute son extension, avec son lot d'aventures extérieures au récit le plus connu, ce que je n'avais jamais fait que par bribes jusque là, c'est ce comportement du marin anglais perdu sur son île oubliée, bel échantillon de cette humanité conquérante qui a fait la richesse destructive de l'Occident, méprisant et châtiant durement les sauvages attachés au cannibalisme, 

et pour son compte ne considérant l'animal, même domestiqué, même apprivoisé, que comme outil ou viande à extraire et exploiter en disposant à volonté de cette réserve inépuisable où il est livré à l'humanité.

Comment ne pas faire le lien entre boucherie et massacre, élevage et camps d'extermination, plaisir à mordre dans la viande juteuse et cannibalisme, éducation des hommes à la cruauté et à la jouissance indifférente aux souffrances du vivant, guerre contre notre ou les espèces et abattoir, entraînement de la conscience au non respect de la vie ?

dimanche 14 novembre 2021

Vrac.

 Rien de sûr et certain mais j'ai peut-être enfin trouvé en quatre lettres, un bout, un tout simple titre, ou un morceau de . . . au moins; faudra-t-il encore chercher d'autres fragments, pierres aiguisées, racloir, pointe de flèche ou propulseur gravé, à cette autobiographie interminable, inutile ? déchargement d'un vieux navire / autres souvenirs multiples radoubés / dans cette odeur si particulière et parente des ports, goudron, rouille, humidité, sel dégradé, battements, grincements, raclements, carburants sales, drôles de désirs de partance, échapper à cette violence des ports, rencontres polyglottes, cris, tentations de renouveau, fréquentation d'aventures, ( . . . virées interlopes  . . .) marées répétées, contacts violents du sol maculé de tant de pas, huiles, luttes, raclements, reprises, grues agitées par le vent qui grince, gémit, bat, grèves, combats, blocages, contenu, palette de couleurs d'innombrables containers, chaînes qui grincent, cargaison aussi peu ordonnée qu'un tas de graines grasses de colza ou de harengs, mais qu'il serait ici même, à quai, enfin amarré, toujours possible de remettre dans un ordre alphabétique sans intérêt, ou beaucoup plus difficile, voire impossible de reclasser dans l'ordre chronologique des faits individuels ou collectifs auxquels renvoie chaque bribe d'ancienne vie jeté là avant d'être engloutie, effacée, frappes et reprises dans l'illusoire dans l'interminable urgence.

Ce titre ce serait, j'y suis presque . . . avant de passer à la trappe. Simple plaque sur le caveau , pierre, ciment brut, ou cendre perdue. 

Et bien justement c'est ce que j'ai tenté au milieu des criailleries, sirènes de départs et grincements de chaînes, au lancinant appel de machines lourdes qui reculent lentement, et tenterai encore , vainement, inutilement, sans illusion, de faire : transcrire dans l'immédiat aussi bien les resurgissements et entassement syncopés, traces à relire, décrypter, écriture sympathique au jus vert de cerise, révélée à la poudre blanche de suc de figues, éviter l'industrie, la chimie, rechercher le végétal, le fruit, sauver le jus qui fut délicieux au milieu de l'encrassement industriel, donc concomitamment dans la cale ou l'arrière cale de ma mémoire, placard abrité des machines, et y remuent encore, par effets de secousses ou de vitalité non éteinte, ou dans ce tonneau invisible, portatif et virtuel que je roule avec moi, matelot des ponts lessivés, apprenti marin maladroit, assommé par la bôme, rejeté sur les bords d'étendues maritimes, naufragé, exténué et revivant, poumons salés, un temps guetteur de haubans, tête agencée en feuillets, lamellée en carnet pour y consigner à vif, dans la pulpe et la chair, ces impressions gravées, en écriture analphabétique.

Il y a là un truc prodigieux et mégalo que j'ai rêvé un jour il y a au moins trente ans, assis et confronté à ces feuillets sur la même table de travail, déjà installée dans la même ville mais dans un autre logement, tout en haut d'un très vieil immeuble avec petite vue sur le clocher non abattu (l'autre à jamais disparu, guerres et religions) de la cathédrale Saint Castor, édifiée sur les bases souterraines du temple de Jupiter tonnant, lors d'une halte entre deux postes avant de repartir, sur un bureau laqué noir mat fabriqué à Milan, le même qu'aujourd'hui, mais aujourd'hui placé sur écran face aux oliviers, aux chênes et au murier, dans ma retraite si éloignée de tous ces longs déplacements. Cette accumulation de feuilles au format réduit derrière lesquelles je communique, aujourd'hui comme hier, qui forment un écran qui me cache et me révèle. 

. . . . / . . . . . . / . . . . .

Et voilà que maintenant, ayant vécu, je peux me consacrer à ce rêve qui n'aurait pu se réaliser avant : mettre ma vraie vie en vrac vivant, . . . . . / . . . . cosmonaute éloigné, communiquant, ne bougeant que bien peu, flottant, emporté en orbite  au loin, survolant . . . avec vous par ces machines complexes, . . .  suspendu et soumis à quelque chose comme un vieux telex (sait-on même s'il communique ?) qui continuerait à fonctionner indéfiniment, aveugle machine, battant le vide (qui le capterait encore) sur un cargo fantôme ne pouvant décharger sa cargaison d'abord fragile, tendre, pâteuse puis mobile, agile et vive, ou tendue et je ne dirai pas musculeuse mais nerveuse et forte, devenue sèche et feuilletée, que par ondes interposées, intermittentes, en vain et en vrac.



mercredi 3 novembre 2021

Souvenirs en foule et confus . . . , clairs cependant, confondants, de Buenos Aires.

Envoi de cartes postales intérieures, photographies noircies, ou pâlies décalques assemblés sans ordre, images intempestivement collées, prises aux mailles d'impossibles retrouvailles, rendant  croyait-on ? impossible une quelconque vérification aujourd'hui, jetées en vrac, communiquant cependant en surface, émergeant des limbes, gluantes et incrustées ou profondément imprimées ou gravées telles des sceaux, d'inutiles médailles, figées quelque part dans les profondeurs de mon crâne de zombie vivant et longtemps voyageur, porteur de labyrinthes que personne ne connaîtra dans la singularité de leurs images, souvenirs mouvants, accolées et superposées, bloqués dans des lobes gris, dans d'étranges culs de sacs inévitables face aux illusoires portes ouvertes peintes sur de faux passages obscurs, images renvoyant toujours à d'autres, appelant un sens inattendu ou trop attendu mais que rien n'éclaire.

Carte postale pas du tout  en mode "Bons Baisers de B.A". 

Cartes postales collées en vrac. Transparences, résurgences. Plaies.

Rien d'expéditif, de touristique, de romantique, de résumé en fictions plus ou moins policières, ou de réellement littéraire et ordonné en récits à tiroir. Une profondeur ni lumineuse, ni glauque, un empilement de ruines, couches datées, qu'il faudrait passer au crible, situer dans un reportage documenté impossible, étant donné l'état de ces vestiges, étant donnée la confusion des épisodes emboîtés. . . . mais peut-être pas, je ne me livrerai pas à ce travail muséographique, juste rendre visible ce chantier en désordre, miroir individuel, incursion personnelle, récit sauvé des effacements du singulier accidentel.

En rendrait compte peut-être, visible et explicite, ce peintre dont la sœur torturée était portée disparue par la dictature, qui longtemps après ne pouvait peindre que des ampoules éblouissantes éclairant des plafonds de caves, geôles, cellules, culs de basses fosses,  lieux humides, sombres, clots, lieux de supplices. Il m'avait fait jurer de refuser toujours d'aller y travailler.

. . . c'est que Buenos Aires est une ville d'Europe déplacée dans le temps plus que dans l'espace.

J'y suis passé plusieurs fois et on aurait pu m'y propulser, m'y accrocher. J'ai longtemps réfléchi à ce choix. C'était un poste de choix justement, prisé, surévalué sans doute par tradition de passion francophone de certains habitants du lieu; par effet de reflet, mimétisme et est-ce un hasard si les écrivains et cinéastes argentins son si prisés dans notre beau pays ?

Passionnante B.A. mais , reflets cachés, terriblement trouble pour les repères de mémoire. Ville de sociétés secrètes. De murmures mortels;

B.A. ville  miroir, cependant clairement située, impliquée dans ce dédale-là des humeurs de ma tête, hémisphère Sud / hémisphère droit du crâne mien qui en contient quelques miettes, fait de lacis et replis en cerneaux de noix, peau brune sur la chair blanche, graisse, huile, acidité comprise, écran instable, architecture de bibliothèque infinie, quartiers délimités, zones et plan bien découpés, pages ouvertes, déchirées, coupes sur verre en transparence, communication mentale des rues, avenues, passages, entre Barcelone et Milan (oui c'est un peu rapide comme comparaison  et rapprochement mais inéluctable), de ces cités loin de la mer ou lui tournant le dos, de ces cités qui communiquent entre elles comme chez Julio (Cortázar, l'exilé), franchissant l'Atlantique par mille moyens, canaux connus, modes, migrants, bateaux, transbordements, richesses d'univers occidental conquérant, nominations d'ambassadeurs, commerce, leur architecture typique de cette Europe XIXe siècle (authentique parfois ou répliquée peut-être, qui peut savoir  ? / étrange méthode de transfer, reflet, reproduite à l'envers, échos. . . sait-on assez que nulle part au monde qu'à Paris et Buenos Aires on n'a un telle dévotion pour la psychanalyse et son culte des mots ? aucun rapport sans doute . . . 

. . . cela demanderait à être étudié géométriquement, à être expliqué savamment, fausse homologie) de villes sœurs, parentes ambigües.

Et aussi interviendrait, s'interposerait, pour tenter vainement de comprendre ce texte si dense , lumineux et rapiécé, de Walter Benjamin sur ce thème si rebattu depuis, obsession des passages dans Paris capitale, conçu dés 1924 et reconstruit, remodelé, enrichi, repris jusqu'en 39, qui ouvre et juxtapose un lacis, un réseau d'explications de raisons géographiques, sociales, historiques, économiques entremêlées, conjuguées, en infinitude reportée de  réassemblage de travail en cours. 

Ce rendu du monument de Port-Bou qui tombe en enfilade dans la mer qui bouillonne inutilement romantique et noire à ses pieds.

Dans ces ville où fleurit, spécialement dans la première partie du siècle entre Louis-Philippe et Louis-Napoléon Bonaparte pour ce qui est de la France, l'expansion bourgeoise, industrielle et esthétique et se percent des tunnels urbains, dans l'épaisseur de bâtiments vénérables, d'une rue ou d'une place à l'autre, existant toujours, le plus souvent, éclairés par de hautes verrières, voutes vitrées sur le ciel, où s'expose le luxe et où ce qu'il en reste aujourd'hui permet encore de voyager dans un monde allant depuis longtemps, verrouillé, en vrille,  d'une rive de l'océan à l'autre, à sa perte.

Au milieu de ces parcours, m'assaille, front contre le mur, en désordre, ce recueil d'images sans recul :

nous fêtions l'anniversaire et le bientôt départ d'un . . . . qui avait, il était généreux, mais peut-être était-ce au mauvais moment, épousé lors d'un lointain séjour, une Argentine, . . . . lui qui , chaleureux, n'était pas en cause. . . encore sans doute savait-il mieux que tout autre tout cela . . . 

. . . le vin qui était bon mais portait (erreur ) un nom de fromage français, erreur ! erreur  grossière ! par zèle maladroit à imiter le pays modèle en expansion, colonies et oeuvres de bouche, recopiant la mauvaise étiquette, grave erreur d'odorat, impardonnable, coulait à flot et dans ma tête je savais qu'un jour, c'est un pays où traineront toujours quelques soupçons, où beaucoup après avoir fait les mauvais choix, conscients de ne pouvoir contourner ou de quelque manière éviter les écueils de de ce choix, avaient fui, . . . . . et pendant que nous fêtions je pensais justement à cet autre . . . tout autre . . . qui n'avait rien à voir mais se trouvait là , encore à la tête de l'institution locale, reconnu par Paris, qui provenant d'une autre époque était encore là, présent, lui, débarqué et logé à la tête de l'institution vénérable, lui hélas . . .  déclaré et remarquable et zélé suppôt de Pétain, resté là-bas, dans son pays, du côté de la vieille Europe rongée par les guerres, au plus haut de la hiérarchie, le plus longtemps qu'il avait pu, encore parmi les derniers sur le bateau en train de sombrer après la prévisible déconfiture . . . tous les autres, ministres et sous-ministres pronazis déjà partis, lui, dans le vide laissé, monté au sommet, devenu l'un des premiers, zélé jusqu'au bout ou presque, il était d'ailleurs encore là, président honoraire de l'institution après avoir . . . . . remarquablement administré des lignes de chemins de fer, de son pays d'accueil, dernières lignes de fuite de sa carrière de suppôt de l'ordre et de soumission à l'occupant, honneur perdu, famille, patrie, horreur des camps, dans son nouveau pays d'accueil, où beaucoup pensaient comme lui que le pire ennemi était, pays d'accueil des fuyards impliqués au massacre, les syndicats communistes et bien évidemment, par tradition chrétienne  vénérable, l'immense peuple impur des Juifs . . .

mardi 26 octobre 2021

Nouvelles des dessous du Mas Dingue.

 Combien de fois découragé bien qu'opiniâtre, 

par tant de soucis et de labeur, intérieur et extérieur, outre le comment va le monde et les amis qui tombent un par un dans la fosse commune du temps qui malmène et tue, car j'ai ici, de murs fragilisés, de tuiles, poutres et jardin, crépis, enduits, caves, de végétaux vivaces, constructions et mécaniques, empilé les contraintes, les pannes, les dégradations exposées, 

ou les inattendus, n'ai-je pas songé à me consacrer enfin au repos tant attendu ? 

ai-je songé à me retirer en pièces suspendues ? réduites à quelques mètres suffisants,

au tout haut d'une maison haute avec vue, sur la plaine, la forêt, la ville, la montagne ou la mer ? 

face à l'horizon où les nuages sont des pendrillons et des rideaux de théâtre.

Rêve utopique et vain sans doute; de repos aurai-je à coup sûr à satiété en éternel. 

Et si c'est pour retirer ma carcasse en cellule, capsule perdue dans l'espace, l'enfermer en bulle, face à l'écran-miroir découpant le monde en merveilleux et trompeur reflet biaisé, interposé, anamorphosé, voilé de tissus de fibules retenu, peut-être n'est-il pas encore temps pour moi. 

J'ai besoin de vigueur, rageur, travailleur fatigable, de pieds reposant à plein sur la terre et sa peau plate humide ou craquelée, de mouvements d'enfoncements, de frayage, de cheminements, dos courbé, de brouettes soulevées et simples instruments, dans la jungle de buissons odorants, lauriers, arbousiers, coupée de bambous en files et nappes dressées, vapeurs au sol dissipées, sous les arbres toujours plus grands, enlacement de fins et jeunes micocouliers aux petites feuilles vert tendre, parasols géants, pins sombres, verts chênes filtrant là-haut la lumière que je bois, et parqués en conifèrescontre le vent, de vignes, d'oliviers, amandiers, cerisiers, mûriers cultivés et des fruits pourvoyeurs.

Cependant, pendant que j'accumule les efforts pour amasser et ranger, classés ou presque, ou en vrac, les outils de mes travaux interminables, du râteau à l'échelle et aussi la scie et la lime, l'étau et la pelle, collection de marteaux, tant de métiers ont le leur, meules, encore hier ai-je utilisé sans courir et perdre mon temps pour aller les quérir en lieux appropriés, en longues files d'attente (je crois qu'avec la crise tout le monde plus que jamais est en train d'apprendre à bricoler, même les plus manches et empotés-patauds comme moi) de vieux raccords récupérés d'un robinet enlevé pour les remettre à alimenter un chauffe-eau tout neuf et mal monté par un spécialiste expéditif, oublieux et paresseux, pendant ce temps, le temps court et me ronge, stature, silhouette repliée.

. . . . . .                    . . . . .

Mais ce fut dans un tunnel obscur, sous la maison, la nuit tombée déjà, où l'urgence me saisit et là je songeais tout à coup en revissant et révisant filasse et pâte d'étanchéité avec une faible lumière aussi faible que les miennes sur cet univers où se termine bientôt ma course, à quel point ces travaux forcés auxquels je m'étais moi-même condamné, me rendaient heureux en somme . . . 

de tenir en main serré, dans un monde illusoire et biseauté, quelque tuyau d'alimentation arrimé à la clé . . . et en fin de trajectoire, de m'apercevoir, examinant à loisir bien qu'en situation de presse, le mécanisme . . . que ce foutu plombier pressé avait disposé, de telle sorte qu'on ne l'aperçoive que bien difficilement et que  conséquemment il avait carrément, négligemment, au dernier moment, oublié d'ouvrir une vanne.


mercredi 13 octobre 2021

Ile, Volcan, Feu. La Terre est une île, brûler la Terre.

Le peu que j'ai vécu de spectacles dantesques et de drames collectifs,
aussi loin que je remonte vers eux, 
ce peu je ne l'ai vécu que d'assez loin.
Ou dans un temps décalé de peu, 
passager d'un autre monde,
juste après le passage du fléau.
Ou même ignorant tout, à peine un peu avant le drame
et aussi parfois ai-je pu, aveugle, le traverser en fermant les yeux. 

Ainsi n'ai-je vécu la deuxième guerre mondiale battant son plein qu'au milieu de femmes et d'enfants dans un village ou presque rien ne manquait sauf les hommes arrachés au labeur quotidien, y participant et la subissant de plein fouet, chargés de fusils, de casques, de barda, de peine à avancer sous les tirs d'obus, ainsi ai-je beaucoup plus tard après n'avoir vu, sursitaire puis marié, travailleur et père, écarté d'à peine un cheveu du conflit, que les éclats  profonds, persistants, intérieurs à l'hexagone de la guerre d'Algérie, et n'ai-je été nommé au Congo, plus tard encore, que quand les Katangais et les légionnaires parachutés y eurent de force et de massacres à nouveau ramené une paix peu durable 

et jusqu'ici de volcans n'ai vus, Chimborazo, Montagne pelée, Soufrière ou Nyiragongo, qu'éteins ou bouillonnants et sans casque et subi que des tremblements de terre presque modérés.

Si du moins j'exclus le fait d'aller, traversant l'océan, loin des refuges d'une Europe presque pacifiée, parti pris, le sachant, marcher parfois de nuit au milieu de révoltés ou malfrats misérables et menaçants, chercher la guerre, moi qui l'avais si peu et de loin vécue, en des temps incertains, temps d'extrême misère dans ces pays aussi instables que des volcans, menacés constamment de dictatures, pris de mouvements de paniques tectoniques, en proie aux révolutions urbaines., aux massacres officiels ou en représailles sans fin dans les villages reculés, temps d'enlèvements, d'assassinats, de bombes.

Je ne fais donc qu'imaginer cette angoisse et ce désastre, le fait de devoir, sans rien pouvoir, rester immobile, sans secours immédiat, sans armes à la main, soumis à l'imprévisible, face à une force géante, géologique, d'être attaché, rivé aux pieds d'un volcan longtemps calmé qui se rallume et crache sans fin sa lave incandescente, bouclé dans une île éloignée et minuscule, aéroport fermé, quand on habite depuis des générations, ou pas, coincé au bord de l'océan noir, souvent déchaîné, sous l'abrupt d'un monstre réveillé.

Aujourd'hui, après un mois de calamités sans fin, je frotte mes yeux incrédules qui se portent vers ces habitants que j'ai vus heureux, vers cette île que j'ai tant aimé parcourir. Au milieu d'eux , accueillants, calmes, en recul des mouvements du monde semblait-il. L'infirmière m'avait massé le pied endommagé de façon divine, le vigneron boucané était fier de son bout de vigne aux ceps torturés, noirs de poussière et verdoyants, l'ancien garde-côte nous avait fait faire un bout de chemin sur les crêtes où se profilaient quelques dauphins pour voir de loin la tête et la coulée du volcan.

Précisément je l'avais choisie, cette île petite, parmi les Canaries, peut-être en souvenir des moments passés après leur indépendance tardive sur d'autres iles volcaniques, plus misérables et arides, arrachées à l'océan, au large de l'Afrique, parce que cette île en forme de feuille posée un peu à l'écart de l'archipel, est plus éloignée, moins courue, plus noire, plus brûlée encore que ses sœurs, Lanzarote l'hyper-noire qui fascina Breton et où Manrique a bâti sa maison unique et admirable, aujourd'hui scindée en tronçons de plages découpés en lots de villas jumelées ou bien la petite et sauvage Gomera qui demande grâce face aux invasions de croisières d'un jour ou encore Fuerteventura qui n'en peut mais face aux voleurs. Les voleurs de ce pseudo pop corn fait d'algues fossilisées, d'un blanc éclatant, qu'on trouve au nord de l'île et qui s'expose en trophée de chasse sur Instagram.

Hypnotisé par Tazacorte, village minuscule, une jetée, quelques bateaux, noir sur noir de lave pétrifiée, de sable et de poussière, établi sous la coulée du volcan Pico de la Nieve (quelle neige aujourd'hui ?) qui entame l'île de son énorme gouttière, sillon profond et noir irrémédiable, je m'y étais rompu les tendons dans la montée au sommet, les yeux rivés sur l'altimètre de ma montre à quatre sous.

J'avais aimé le Nord et surtout le Sud, forêts, vignes de vin de malvoisie, bananeraies, étendues immenses de terre déjà brûlée, noir de charbon de bois, noir absorbant et reflétant la lumière, noir Soulages, poussière d'enfer, souvenir de fournaises répétées, néant d'où la vie ressurgit encore plus puissante, naissance pure de la lumière, crue et contrastée dans ses couleurs, dans sa pâleur.

J'imagine mal, j'ai du mal avec cette fatalité naturelle qui nous surprend, nous indigne; 

voir cette croute incandescente qui coule et brûle, abat et s'avance, tombe dans la mer, cascade, agrandit la terre, réduit tout à rien, air brûlant, fumée toxique, feu en coulées, terre brûlée, eau évaporée, vapeurs, volcan et bouillonnement de la mer, terre qui revient aux temps premiers d'un monde enfanté sans nous  . . .

 . . .  j'imagine bien, en revanche, 

libre à nous, consciencieusement,  comme il nous revient, 

basculement de forces ravageuses dont nous sommes l'unique cause, 

là où les volcans sont éteints, là où la riche industrie prospère, 

que nous puissions faire, forts de notre lancée, une autre fatalité,

enserrés, embarqués que nous sommes dans ce monde construit, calme et radieux, du moins en ses plus riches contrées et pour ceux qui se sont mis à l'abri, monde de pure apparence, où nous continuons à creuser et entretenir mille volcans  artificiels.