jeudi 15 décembre 2022

Rien.

Finalement c'est assez vite relu tout ça, je veux dire le peu que j'ai publié ici. C'est plus que mince et malgré quelques incursions dedans je n'ai qu'à peine abordé ce qu'il m'importe de dire; je veux dire le, ce HS qui m'importait tant il y déjà quelques années. Ce point où tout s'efface, se grille,

arrachant une toux profonde d'exténuation, là où on ne peut plus mentir, tous ces récits, vrais au demeurant, n'étant que l'approche, le plan de lancement qui parfois se déroule ou s'enroule en pirouette et fait manquer le but. Tout cela pouvant être prétexte. Frôler le but.

I va falloir que je retrouve le chemin, que j'aie dans l'œil la cible.

Tous ces riens s'accumulent en vain. 

L'anecdote n'est pas un moyen d'y atteindre si elle ne se fissure et si elle ne laisse apparaître sous la texture, la déchirure. Déchirure mais aussi plongée aux étranges visions, plus loin que la barrière de corail, là où ça fait peur dans un calme inimaginable d'océan, de courant, d'emportement.

mardi 13 décembre 2022

I d'Improviser. Je dis habituellement "Jeito".

Parmi les plus folles maisons que j'ai du louer loin de ma terre natale, une des plus folles : la deuxième que j'ai dû occuper à Kinshasa. D'autant que le contexte de fausse prospérité nouvelle, de post-guerre, de misère, de forces populaires écrasées (le mieux à faire était de faire sortir du pays quelques opposants particulièrement menacés).

Six mois environs avant mon départ du poste, donc en extrême fin de mission, le propriétaire belge - il restait à côté des nouvelles familles au pouvoir dans l'entourage présidentiel pas mal de "patrons" coloniaux dans le pays provisoirement dénommé Zaire - se met en tête de récupérer pour lui la maison que nous habitions et qui était de taille parfaite et totalement meublée, d'autant plus que louée depuis longtemps par des Français de l'ambassade, nous n'avions pas eu à nous battre pour la chercher, l'aménager relativement bien comme elle était et surtout pour l'obtenir et pour y collectionner des plantes rares, un vrai jardin botanique. Les oiseaux mouches venaient y picorer les fleurs de frangipaniers et nous y avions beaucoup de tranquillité avec une vue assez dominante.


A ce moment là de l'année, j'étais seul. Au plus fort de l'été, avec une mission française réduite, je n'avais pas le temps de chercher un logement. Presque tous les expatriés étaient repartis pour un temps de vacances, frais de voyages importants à l'époque d'avant low coast, et donc voyage payé tous les deux ans au moins, en Europe, y compris ma compagne. Or à ce moment de l'année, chaleur caniculaire, orages inondant les routes et crevant les toits, peu de logements sont disponibles et habitables. La ville après la guerre civile avait été à peine restaurée et chaque année au moment où fleurissent les flamboyants, le pays vit toujours mais les affaires s'engourdissent.

J'avertis donc mon réseau d'amis sur place qui comme locaux ou étrangers établis de longue date, connaissent tout le monde et mets en prospection deux agents immobiliers free lance assez malins, parcourant la ville à pied et en bus ou taxi-brousse, hommes d'affaire à la débrouille qu'on appelait là-bas des "rabatteurs". 

Rien. Aucune maison à l'horizon à louer selon mes critères. Que des ruines vides, dévastées par l'huidité.

Puis un beau jour, juste avant de devoir vider les lieux de ce nid où nous avions un peu de tranquillité dans ce pays encore agité, un très bon ami belge marié à une Haïtienne férue d'art populaire congolais, spécialement les peintures du grand Moké de la grande époque, encore plus malin que mes rabatteurs trouve un truc incroyable. Terrain trop grand, maison beaucoup trop grande, au moins 350 m2 avec d'immenses terrasses couvertes, très, trop grande piscine, une maison de plain pied bâtie sur une pente, au sec, dont personne n'avait voulu. Eh oui, ce qui compliquait tout c'est qu'il me fallait une piscine absolument, encore plus important que les clims pour survivre dans ce climat. Mais dans cette maison délaissée, le tout, pas vraiment en mauvais état, maison non entretenue, non meublée, non climatisée, je vais devoir vivre et dormir (douches au milieu de la nuit) durant trois semaines pour la faire remettre un peu en état, avec une piscine immense faite de deux bras de 15 et 17 mètres de long raccordés en croix . . . qui fait ma joie en prévision de ses possibilités d'entraînement (j'ai du parler ailleurs de cette piscine en croix qui a marqué mes espaces imaginaires et réels . . . mais hors d'état de fonctionner comme tout le reste, mais . . .  . . . je ne pouvais hésiter, contraint, j'ai vraiment décidé d'aménager, en négociant le loyer que la propriétaire proposait en fonction non de l'état mais de de l'espace, somptueux mais exorbitant.

Un marchand de meubles me prête des meubles de première nécessité moyennant une caution. J'en fais fabriquer d'autres dans la cité des artisans du bord de route.

Je trouve un réparateur de piscine que je paie d'avance et qui me la remet en route en important des accessoires, des machines introuvables sur place. J'achète au "marché des reventes"  de vieux compresseurs pour une climatisation pas très silencieuses, je trouve un gardien pygmée qui me paraît honnête avec ses yeux dorés et attentifs, son arc et ses flèches, ses sandales qu'il balançait par terre pour monter dans les arbres, car n'oubliez pas, je viens du Brésil où j'ai appris le "jeito" : l'art de ne pas se décourager et d'éviter de rester en carafe.

Bien sûr je déduis du loyer mes réparations et améliorations et malgré, malgré tous ces efforts quand ma moitié rentre de son séjour en "métropole" comme on disait encore, elle me traite de fou. Quant à ma propriétaire qui n'était qu'intermédiaire, elle était carrément très mécontente, carrément furieuse.

Là-dessus, j'obtiens, après un voyage à Paris, encore plus fou, de rester en poste. 

Car je travaillais et me démenais durant tout ce temps évidemment, et malgré le fait que le gouvernement Mitterrand évacue, par principe et pour les remplacer dans les postes du monde entier, tous les diplomates en place parmi les "non de carrière" mais "annexes" (détachés occasionnellement d'autres ministères, ce qui est mon cas, éducation, armée, commerce, car les recruteurs ont plus de choix en y puisant de nouvelles têtes que dans les rangs serrés de l'annuaire diplomatique),  pour terminer ce que j'avais commencé, dont parmi d'autres projets avancés, la mise en place d'une exposition à Paris, j'obtiens une prolongation de mission pour un an. 

C'était déjà un peu dur tout ça mais ce n'était qu'un début.

Quand la piscine s'est fissurée, 

quand j'ai du voyager dans son jet privé avec un gouverneur de région, vrai propriétaire de la maison, pour le convaincre de venir voir sa maison restaurée, tout en lui expliquant ce que nous construisions sur le plan culturel dans l'ancien Katanga, que j'étais le meilleur locataire qu'il pouvait trouver, 

et que le nouvel ambassadeur soit d'abord embarrassé, voire offusqué, par l'idée d'une exposition à Paris des chefs d'oeuvres assemblés sans que personne s'en préoccupe à l'extérieur, au musée national ethnographique de Kinshasa par la passion de toute une vie, celle du, beaucoup trop modeste en ces temps reculés, frère Joseph Aurélien Cornet, 

puis qu'il tente par tous les moyens d'en étouffer le projet puis de la saboter.

Il intervint en haut lieu et même en très haut lieu, s'employa à discréditer toute l'équipe que nous formions, y compris en jouant de son homophobie contre un collaborateur formé à l'ethnologie, cheville ouvrière du projet sur place, mais aussi en se défiant de nos interlocuteurs et correspondants en France, prétextant que le moment était mal choisi pour glorifier le Zaïre, pays du dictateur Mobutu..

Alors que ce que nous cherchions à faire était justement d'en donner une autre image que celle des puissances en guerres pour le cuivre, le cobalt, l'uranium, le tungstène, le diamant, l'or, etc . . . ce qu'avait bien compris François Mathey, notre sauveur qui malgré les obstacles et cabales réussit à accueillir l'exposition rue de Rivoli. Conservateur en chef du musée des Arts décoratifs, explorateur et spécialiste des arts populaires, entre autres combats qu'il a pu mener pour les faire connaître, il imposa son point de vue en présentant une exposition en deux parties, pièces ethnologique mises en scène dans une galerie spécialement constituée en caverne aux trésors et peintres de rue, toujours étonnement lucides et critiques sur la société où ils vivaient, en général, avant d'être lancés par quelques marchands occidentaux, dans la pauvreté.

Mai là c'est une autre histoire, pour plus tard peut-être. Sachez seulement que le Jeito final fut le suivant :

Le Ministre de la Culture zaïrois s'étant réveillé . . . il trouvait - à juste titre - que le pays actuel était peu représenté dans cette exposition par sa culture officielle et prétendait imposer au moins un sculpteur ayant fait ses études en Autriche et revenu au Congo "par patriotisme" dans l'orbite Mobutu.

Difficile de refuser frontalement. Après tout, même si c'étaient les Minastères de la Culture, des Affaires étrangères et de Coopération français qui organisaient le truc de A à Z, l'ex Congo devenu Zaîre était partie prenante de l'exhibition, pour le moins.

Mathey s'y refusaient obstinément. Il est vrai que les sculptures officielles du dit sculpteur reconnu à l'international, de biches bondissantes en portraits en bustes ou tables de verre soutenues par des cornes d'antilope de cuivre bien poli et luisant, sortant des ateliers de fonderie que possédait le maître, n'avaient rien assimilé du patrimoine culturel millénaire de masques, statues, fétiches, du pays , un des plus incroyablement riche et ancien du continent.

>>>>>> La solution qui fut finalement trouvée fut de créer à l'entrée de l'exposition une sorte de vestibule où ne se trouvait que la quincaillerie hyper lourde clinquante et massive du bonhomme, solution qui fut acceptée par toutes les parties en présence.

Quand j'y pense, j'en ris encore.


 




lundi 5 décembre 2022

(Ode des/aux) Fous, Folles.

 Je ne parle pas de ceux qui la cultivent cette folie avec franchise, audacieusement. Qui en vivent, en font montre et la peaufinent, la sculptent, la déclament, l'incisent à coup de stylets dans le papier. Ceux-là sont fous mais ne sont pas fous. Artistes de leurs lubies qui ont pu, maîtrisée la sauvage bête, l'enfourcher et être menés loin. 

Respect absolu à ce courage. 

Je parle de celle irrépressible, effrayante, profonde qui gît, accent perdu aujourd'hui, comme un puits au bord duquel nous tournons tous, assis ou debout sur la margelle, pleins de vertiges ou de peur du vertige, celle non affrontée, universelle et congénitale, sise en nous.

On a pu parler de blessure, mais c'est encore autre chose, plus inquiétant et irréparable que cette échancrure, qui nous guette, parfois tout au long de la vie, plaie ou cicatrice tout au long du si court chemin. 

On a beau être solide sur ses deux jambes tendues et entraînées, pieds à plat, se sentir et s'être montré capable d'affronter sinon le pire du moins ces chocs imprévisibles du hasard embusqué, de supporter ces plaies, ou ces hontes, ou ses propres erreurs et ces situations quasi intenables qui en découlent et ces drôles de circonstances explosives, piégées, ou ces douleurs aigues, soudaines ou ces désespoirs inévitables si on s'y abandonnait, ces déconvenues prévisibles mais tenues sous trappe, sous cape, ces injures sans raison et hors de commune mesure, ces injustices hurlantes, ces incompréhensions fonctionnelles, ces deuils qui poignardent, personne n'est à l'abri du simple faux pas, mauvais choix, illusion persistante, intrus incrusté, quand arrive la chute dans la couche sous-jacente, dans la vie fantasmée, alors se dessine l'horrible grimace tissée de malheur.

A chaque instant la folie, l'excès, la colère, l'irréalité, la chimère, l'utopie, l'incroyable et mystérieux hasard, le coup du sort dégondé, nous guettent.

Reprendre sans arrêt les gestes, les avancées, lutter contre l'impossible comme si de rien n'était

Ainsi personnellement ai-je toujours cru pouvoir rebondir, ainsi me suis-je obstiné en mon étoile, et mon temps pourtant s'amenuise au point d'être sûr aujourd'hui de ne pas indéfiniment courir vers des lendemains meilleurs, d'être limité, éternel enfant, à cet instant qui coule et aux faux semblant du présent qui n'a rien de garanti, ni d'intemporel, ni d'extensible. 

Même pas, surtout pas la trace, tout s'effacer comme le monde autour.

Au moins ai-je pu au passage transmettre quelques rêves, accompagner quelques amis, apporter mon aide, tenter de comprendre y compris ces fous que j'ai pu croiser, ne pas rejeter ce qui se présentait comme incompréhensible et parfois hostile, poser quelques pierres, tenter de vivre une passion ou plusieurs, et finalement aujourd'hui, avant extinction, déceptions engrangées, victoires oubliées, redoubler d'ardeur.

Je me souviens d'avoir visité des asiles où tout pouvait être plus profond, plus fort et plus vrai. D'y avoir vu de vrais fous tristes et pourtant parfois illuminés. Celui de Lima qui peignait dans des lieux sordides d'immenses paysages de pics alpins sereins, beaux, apaisants, étranges, pas du tout andins, qu'il n'avait jamais vus en vrai, sur les murs de son réfectoire et de sa cellule, celui de Toulouse qui gardait cachés les poèmes d'amour écrits en lettres et lignes inversées qu'il aurait voulu montrer dans un miroir à sa voisine d'en face dont il était implacablement amoureux, dans une rue très étroite du centre ville et qu'il n'osait même pas sortir de son tiroir.

Ne jamais vraiment exprimer la folie, la tenir en réserve. Moteur.


La folie la plus inutile est celle-là de continuer à égrainer tout cela que je peux dire encore et encore.

Goute à goute.

Feu brûlant de l'air du temps.

Souvenirs incandescents.

Projets jamais abandonnés.

Poser la main pleine de peinture sur la paroi de la grotte obscure.


mardi 29 novembre 2022

D de durable.


 Pourquoi quand on me dit "durable" j'entends toujours : du râble de lapin ?

C'est peut-être une manie, un tic, un truc de vieux à demi sourd et itératif, mais peut-être pas que.

C'est peut-être que d'abord je commence à avoir l'habitude qu'on me dise exactement et précisément le contraire de ce qui est. Je me méfie des gens qui se disent "honnêtes" ou "bienveillants" ou "actifs", je sais par expérience qu'ils risquent d'être tout le contraire et que ce sont parfois les qualités qu'ils n'ont pas qu'ils mettent en avant verbalement par défaut pour oblitérer ou estomper leurs manques, alors que de toutes façons, je crois, ce serait à moi d'en juger sur pièce. Je ne parle pas des arguments de vente et des pubs qui sont là justement pour ça : leurres et appâts.

C'est qu'ensuite et surtout, tout le monde ne peut qu'en être d'accord, même les plus grands naïfs, ignorants et menteurs, nous sommes passés depuis deux ou trois cents ans par trois types de civilisations:

celle de la dimension éternelle (quelques uns s'y raccrochent encore), puis celle de la dimension temporelle humaine (ah ! le beau temps des Lumières illuminant encore le socialisme balbutiant) et enfin celle du jetable et on voudrait nous faire croire que . . . 

nous entrons, nous allons entrer dans celle du durable ?

Précisément et par retournement volontaire et miraculeux à l'époque du tout obsolescent ?

Du tout obsolescent parce que seul vraiment rentable ? Transformer toute chose et tout être vivant en location, en rente indexée à l'exponentiel.

Ce qui était garanti à vie (plus ou moins . . . ce n'était qu'un objectif très idéal), les machines, les techniques, modes de fabrications, niveaux d'excellence, l'emploi, est devenu cause de retard, d'alourdissement, de non flexibilité et adaptation, cause de faillite des anciennes firmes fermées ou rachetées. Et il faudrait, puisque rien n'est éternel rejoindre les cycles naturels d'une production où "rien ne se perd" et tout se transforme ?

Bon, certes oui, peut-être quand nous serons capables de produire biologiquement nos prothèses et peut-être nos prolongements sensoriels et cognitifs, nos accessoires, nos machines et nos moteurs.

Pour l'heure je ne vois que champs désastreux d'épaves, résidus incompressibles, carcasses de navires et autres véhicules, ruines industrielles abandonnées, terres vierges et forêts dévastées.

Tiens même le râble de lapin ils l'ont rendu immangeable, après le poulet, la dinde et le délicieux porcelet.


vendredi 18 novembre 2022

H H H. Hedera helix. Les héros sont fatigués.

 Ce lierre courant, dit 50-50, liane européenne capable de gravir 50 mètres de haut peut s'accroître facilement de 50 centimètres par an. Ce monstre envahisseur que j'ai cru bon de laisser pousser sur un mur qui me sépare d'un chemin privé desservant deux maisons voisines s'avère aussi, avec son tronc arborescent et sa sève tardive, producteur de fleurs et de fruits qui rendent fous en cette saison, comme pour d'autres le chocolat, les frelons asiatiques, vous savez, ceux dont tout le monde parle, ceux qui depuis quelques années font chez nous leurs nids énormes en forme de grosse sphère attachée aux arbres les plus hauts, à 7 ou 8 mètres aussi bien.



Voilà donc que mon voisin le plus proche en hésite à sortir de chez lui par ce foutu chemin situé sous la floraison, autrement qu'enfermé vitres fermées dans sa petite et de temps à autre sa grosse auto.

Je comprends ses craintes mais qu'y puis-je, le nid de ces bêtes traumatisantes, bouffeuses d'abeilles de surcroît,  n'est pas chez moi et où diable se niche-t-il ? car chez moi ils ne font que venir et passer, ces envahisseurs, se goinfrer de sucres qui seraient vénéneux pour nous, dit-on. Et le nid si nous le trouvions serait encore vide en cette saison . . . inutile de le détruire, ils vont bientôt en faire de nouveaux . . . quant à les attaquer pour les déloger de leur butin . . . 

. . . et d'ailleurs, vivre en zone rurale péri-urbaine n'exige aucun héroïsme, que je sache . . . sachant qu'on peut en mourir au bout de trois piqures . . . mais promis-juré, je vais cet hiver déraciner cette diable liane-arbre magnifique, bien à contre cœur. 

Vivement que passe la saison des frelons. 

jeudi 10 novembre 2022

Extraterrestre.

 Ce qu'il ma été donné d'imaginer dans ma tête, en matière d'extraterrestres, quand je lis des passages de Science Fiction où on voit des êtres venus d'ailleurs agir sans que soit précisée leur apparence ou au cours de rêves ou d'apparition d'images passagères qui ont pu et peuvent encore me hanter (bien évidemment influencés par lectures et visionnements) n'est généralement fait ni de petits hommes verts ni de robots rampants, ni de monstres issus des profondeurs réelles d'un inventaire biologique des fonds marins, du type êtres gluants et transparents apparentés aux plus hallucinants de nos cauchemars. Ils s'apparentent plutôt à ces êtres que j'ai cru voir réellement de mes yeux, de temps à autres, en un éclair (par exemple quand quelqu'un qui nous est familier se montre tout à coup sous un tout autre jour plus que surprenant). C'est sans doute que leur intérêt en tant qu'extraterrestres envahisseurs (ainsi que sans doute celui de l'écrivain ou du scénariste) est de faire qu'ils nous ressemblent au point de se confondre avec nous.

C'est bien là, pourtant, lors de leur apparition, en dépit de leur ruse ou de celle du cinéaste jouant sur une sorte de double fond caché de la ressemblance, leur aspect le plus inquiétant ou angoissant. 

Depuis, me semble-t-il, la série "the Invaders" (1967), certains cinéastes l'ont bien utilisée cette non-dissemblance, cette parenté, cette proximité au moins apparente n'ajoutant à l'apparence de ces faux semblables qu'un détail discordant, qu'une particularité mineure permettant de les différencier, tel le petit doigt qui ne se plie pas ou une marque de fabrique, cachet distinctif imprimé sur le corps. Il faut bien avouer que cette pénétration dans nos rangs déjà si variés et pittoresques - l'espèce humaine étant tellement riche de toutes sortes de types, de variantes locales - de ces purs aliens irréductibles à notre humanité plus riche de coutumes, de croyances, de comportements que différenciée biologiquement, que cette intrusion peut créer l'effroi. Et cela d'autant plus que les deux modèles humain et non humain vont pousser à fond la ressemblance. Au point parfois de se ressembler presque parfaitement, si le héros est "retourné" par les envahisseurs hostiles ou parfois dédoublé dans certaines fictions renvoyant aux mystères insondables de l'identité et de la gémellité. 

Mais alors comment ne pas voir, face à celui qui nous fait face et nous regarde dans le miroir, que cet appel aux extra-terrestres dans l'espace de notre territoire imaginaire n'est encore pour nous, race humaine imparfaite, qu'une incapacité à nous reconnaître dans les avatars et les formes complexes de nous-mêmes que la nature, l'histoire ou la société, ou parfois notre puissance à imaginer ou à tenter d'anticiper et d'expliquer, dans les méandres de notre for intérieur, nous renvoie ?

Heureusement de tous temps au contraire, certains ont réussi à se reconnaître, au-delà de l'humanité restreinte, de l'humanité limitée à quelques mammifères "pensants",  dans nos frères animaux et aussi végétaux.

mercredi 2 novembre 2022

Le lit de vache et la toile d'araignée.

 Je me revois rentrant à vélo du Lycée, je devais être en cinquième ou sixième, il faisait très froid, cette année où j'avais eu la peau des doigts gelés sur mon guidon glacé avec des gants mouillés, rouge encore de l'effort et du froid sans doute, au chaud dans la cuisine, installé pour le goûter avec mes tartines de confiture ou de miel, elle me gâtait pas mal, tentant d'expliquer à ma grand mère en colère à cause de l'absurdité de ce que je racontais, elle parlant parfaitement le français mais avec des incises en occitan, cet occitan si semblable à celui de Nîmes et si proche parfois du catalan, grand mère maternelle qui bien sûr ne savait pas un mot d'anglais, qui vivait avec nous, j'avais donc une double mère, tentant d'expliquer ce jeu de mot imparfait découvert par lapsus involontaire qui nous avait terriblement réjouis dans la cour de récré après le cour d'anglais, un bafouillage avec cette prof d'anglais tellement pète sec sur COBWEB devenu subitement dans la bouche d'un rouquin toujours un peu ahuri COWBED.

Elle avait raison, bien sûr, ça n'avait rien de drôle et c'était idiot d'en rire.

Allez savoir pourquoi des gamins qui s'ennuient dur trouvent si comiques d'imaginer une toile d'araignée devenue par la grâce d'une langue fourchée un nid ou plutôt un lit où dormirait une vache qui n'en rit même pas.

Et surtout pourquoi ce souvenir anodin, enfantin, est resté gravé dans ma mémoire et ressort intact aujourd'hui, 70 ans plus tard, où en ce jour des morts de novembre liturgique je pense encore à ma grand-mère décédée dans son fauteuil à la cuisine, au chaud, attendant que ma mère (elle décédée pendant que j'explorais l'entrée d'une grotte, j'avais eu un coup de fil juste après, dans les falaises du cap Norfeu sur la pointe Nord Est de la Catalogne, ait fini de préparer sa soupe poireaux, carottes, pommes de terre,  pendant que j'étais à l'autre bout du monde, photographiant un marché où de vieilles femmes des hauts plateaux vendaient leurs plats chauds et odorants dans le froid soleil de la sierra.