jeudi 3 septembre 2020

I / E de Inspirer / Expirer.

Inspirer c'est parfois l'être, oxygéner la productivité, souffler sur le feu créatif.

Expirer c'est rendre l'air qu'on a pris et parfois l'âme ou son dernier souffle si l'on préfère.

Dans ce cycle où les poumons font office de ventilateur et de forge, rien ne nous appartient en propre, nous avons tout emprunté. Du point de départ, de l'idée à mettre en oeuvre au trépas. Faut-il y voir la vie même ? qui n'a rien d'un rêve, ni d'une illusion mensongère, mais qui incontestablement est comme un souffle ou peut-être un halètement ? un "je prends, je rends", je ne suis que le respir, le phrasé et l'haleine du grand tout matière lourde ou légère, infinie, qui m'a éjecté et produit, petit monde, microcosmos, reflet, rythme, buée effaçable du souffle universel.

Anaximène disciple d'Anaximandre voyait dans l'élément air le principe - chercher le point de départ, une idée d'Anaximandre (ci-dessous vu par Raphaël. L'Ecole d'Athènes)


- , la substance primordiale, capable d'exhaler le feu, l'eau et la terre, par contraction et condensation; rien de plus radicalement idéal et élégant que d'imaginer le monde naissant du souffle, de l'air, d'un état gazeux qui précipité doit disparaître et de là faire renaître en permanence d'autres univers.


mercredi 2 septembre 2020

P S de Planète Sauvage.


Quand le film de ce nom La Planète sauvage, réalisé à Prague par René Lalou avec des dessins de Roland Topor en papier découpé à partir du roman de Stefan Wul, est sorti en 1973 j'avais beaucoup aimé. Essentiellement parce que j'aime l'humour toujours poétique et surprenant de Topor.
Il va sans dire que j'aimerais qu'il m'advienne des rêves aussi forts, légers, colorés, fluides et beaux.
Au cours de réveils nocturnes il m'arrive cependant, faible rêveur, d'avoir de bonnes surprises quand je capte juste avant qu'ils disparaissent des petites bribes de films que mitonnent mes yeux fermés, mon cerveau encrassé et mon inconscient surchargé d'images superposées en couches surdéterminées recolorées et redessinées sans aucun travail apparent.
Ainsi hier je suis allé me balader ou plutôt j'étais jeté là sur un autre continent, presque une autre planète et c'était si fort que je m'en souviens encore comme si j'y étais. Je m'y vois bien. Ce n'était pas cette ville inconnue au bord ou pas trop loin de la mer qui n'est ni Barcelone ni Buenos Aires qui ont une certaine parenté, ni Rio l'unique, ni Lima la brumeuse du Pacifique, ni Naples ou Athènes, villes sudistes que j'ai beaucoup arpentées, puisqu'elle est sur une falaise abrupte, noire et ocre que je n'ai jamais vue en vrai, ni ces paysages africains de savane ou de forêt dense que je connais bien et où j'ai réellement marché de temps à autres et qui reviennent parfois, matins du monde, force de la terre où l'homme a laissé encore plus de traces symboliques que destructrices, intactes à nos yeux pollués et urbanisés, dans quelques rêves peuplés de foules bigarrées et de bêtes inconnus. C'était une impression tout à fait nouvelle, très étrange, et je ne saurais dire si, au vu de sa force et de sa teneur sauvage, elle était située en une Afrique inventée ou possible ou en quelque sorte "surjouée" par ses protagonistes.
Dans un premier temps nous traversions dans nos véhicules tout terrain un peu brinquebalants, ma compagne, quelques amis et moi, une grande ville très peu encombrée de piétons et de véhicules, dans ses avenues occidentalisées et obscurcies par la hauteur des gratte-ciel malgré un soleil de plomb puis après avoir eu du mal à trouver où faire le plein de carburant, à la sortie de banlieues interminables, bidons-villes vides et gris étirés sur la terre rouge, était-ce  après une guerre ? une épidémie ? une crise économique sans précédent, tout autre fléau ? . . . nous débouchions rapidement, sans autre transition, dans une savane vide d'humanité, sèche, sans arbres, puis au rebord du plateau qu'elle formait, sur une vision qui est restée photographiée sur ma rétine, malgré l'absence d'image extérieure correspondante dans le réel du monde que je connais. 

D'abord, ce qui frappait la vue, du haut du point de vue en surplomb où nous étions arrêtés, c'étaient les arbres, des arbres immenses, au troncs massifs et extrêmement puissants enfoncés dans les hautes herbes. Ensuite c'était les trous énormes dans leur troncs, des sortes de cavernes d'où s'échappaient par une action de forage intense, des débris, des copeaux, de la sciure en très grande quantité, le tout projeté loin dans l'air. En fixant notre attention sur ce spectacle finalement inquiétant, de très beaux arbres millénaires ravagés par des excavations dont nous voyions l'avancée désastreuse, nous finissions par distinguer de temps à autre, des êtres courbés en avant qui sortaient des cavernes à reculons, ni singes ni chiens, dont nous percevions de loin les mouvements puissants de grattage et de balayage et la croupe musculeuse, une espèce inconnue de nous dont nous ne pouvions encore percevoir la tête et les yeux, ressemblant cependant à des mammifères au dos puissant et au pelage obscur. Des canidés, des ursidés, des félins ?
La pensée que ces grimpeurs creusaient des trous profonds pour y enterrer leur nourriture ou leurs proies plutôt que pour se nourrir de vermine et de sève ou de pulpe végétale me traversa l'esprit pendant que j'en examinais un particulièrement actif à la jumelle.
Plus tard, descendus à mi-pente de la route qui après avoir parcouru le plateau, s'étirait dans la plaine sèche et buissonnante, nous étions accueillis par des gens amicaux qui peut-être nous attendaient, ils n'avaient pas l'air surpris de nous voir, cependant leurs sentiments et leurs intentions à notre égard n'étaient pas clairs du tout et nous échangions peu de paroles, des paroles qui auraient pu nous rassurer ou nous faire au moins saisir dans quelle situation nous étions tombés et si même il fallait accorder une importance à cet arrêt improvisé au moins de notre côté. 
Puis, tout aussitôt, nous nous trouvions en train de nous promener à pied sur la large route de terre par laquelle nous étions arrivés. Nos hôtes étaient-ils présents avec nous dans cette promenade ? nous avaient-ils avertis de quelque chose ? Je ne sais plus. Y avait-il un danger imminent ?

C'est alors tout à coup, il y avait une coupure dans le film, pendant que nous nous posions trop de questions, que s'avançant comme des animaux domestiques au milieu de nos pas, ces très grands félins arboricoles, ces chats soyeux géants sortis d'un cauchemar, aux yeux de panthères, fouisseurs de cavernes surélevées au dos si long et si large, êtres incongrus dans leur comportement, ni ours ni chien mais léopards gras au corps chaud et au pelage obscur, de très près on pouvait voir les taches ocellées, sont venus frotter leurs muscles et leur museau plat, montrant, entrouvert, des dents en sabres éloquents, à nos mollets et nos cuisses et nous donner des coups de tête à hauteur du bassin ou du plexus et de la poitrine pour les plus petits d'entre nous.
Fallait-il prolonger l'expérience ? Je ne sais car je me suis réveillé plutôt heureux que peureux, heureux de les avoir vus de près, ces monstres au pelage luisant, peut-être aussi d'être encore là.


samedi 29 août 2020

Sartre.

Dans ma jeunesse débattante et militante, rêveuse aussi, j'étais plus camusien que sartrien bien que lecteur des Temps Modernes depuis l'âge de 17 ans (on peut être sérieux  quand on a . . . ). Ensuite le seul moment décisif à part de coller des affiches la nuit avec des militants communistes pas forcément grands amis mais les seuls à bosser sérieusement contre la chienlit gaullisto-fasciste qui nous gouvernait en sortant officiellement du coup d'Etat et de la messe du dimanche matin à Colombey,
ce fut le Comité Vietnam, grand mouvement implanté en milieu étudiant et source la plus sérieuse, parce que faite de militants noyautant les réunions informes, du mouvement de MAI 68 déclenché par le petit coup d'étincelle de Dany le Rouge avant d'être Vert puis rien du tout et baratineur éteint, qui avait juste réclamé la mixité des dortoirs en cités universitaires. 
En fin de compte ce fut la discréditation de Sartre le point de départ du renversement au moins en France, sans parler du contexte mondial où se jouait l'opération à plus grande échelle du déboulonnement de la French Philosophie.

A partir de là qu'avons-nous connu ?

Fin des Mains sales.

Jargon sociologique ampoulé remplaçant l'analyse marxiste et  l'action militante sur le terrain.

Ecologie rejoignant les pires récupérations du marché bonne seulement à activer le moulin de l'obsolescence programmée, par ailleurs et "dans le même temps" et même mouvement formellement interdite par la loi.

Discréditation de la gauche effectivement à court d'idées et devenue tout à coup traîtresse et exsangue (exemples au plus haut niveau).

Surgissement de l'action humanitaire charitable et non engagée bien commode pour tous les pouvoirs.

Remplacement de l'action militante  armée ou pas, par des discours. 
Exemple :
les lois européennes m'obligeant maintenant à taper que j'accepte oui oui (j'ai pas de temps à perdre à regarder le détail des plus ou moins grands ravages qu'ils vont commettre en faisant semblant de me donner le choix des dégâts) pour le "respect de ma vie privée" tous les flicages et collages de pub à tout va, si je veux pénétrer n'importe quel article, lire le contenu de n'importe quel site, me renseigner sur n'importe quoi.

Humanisme dilué dans une bouillie moralisante puritaine et inefficace. Pas d'huile sur le feu, juste dans les rouages.

Action, car oui action il y a, action-spectacle, seins nus ou pas, courageuse et relayée par les medias-rois, n'aboutissant à rien, surtout pas à changer le monde. Bon on n'en demanderait pas tant . . . voilà que moi-même j'abdique et replonge et rebique !



jeudi 27 août 2020

V de vieillir.

Il paraît qu'on peut vieillir bien ou mal, en tout cas, vieillir est un combat qui continue, à vrai dire rien n'a changé. 

On croyait peut-être en avoir fini avec ces retournements, ces mauvaises surprises, ces angoisses du matin, ces labeurs interminables, ces programmes intenables, ces chefs odieux ou même ses velléités humanistes ou humanitaires d'être un bon chef, ces joies fugitives, ces plaisirs trois fois éphémères à tous les étages, bin non, ça continue de plus belle même quand tout était organisé et pas qu'un peu pour essayer d'affronter les derniers obstacles, mais justement, se battre c'est terriblement excitant, non ?

Tiens ce matin, j'adore cette grosse insomnie d'où reprise en main de quelques projets.

Et puis aussi je dois reprendre, en dépit de tout, tous ces travaux quotidiens comme si de rien n'était.

Me voilà un peu épuisé mais je récupère vite et le café va être d'autant meilleur.

Ma compagne dort, ce qui habituellement n'est pas le cas, elle a plus de courage que moi, presque. Il lui en faut.

Je me souviens de ces derniers poèmes de Senghor, aux alentours du cap de ses 70 ans, écrits tôt le matin, vers six heures, avant de prendre ses fonctions officielles de président tout le jour et de continuer jusqu'à minuit pile; on lui reprochait de ne plus voir la vie qu'en survolant son pays qu'il parcourait de moins en moins au niveau du sol et des misères du peuple, c'était vrai . . .  ses déplacements se réduisaient en effet de plus en plus à aller tous les week-ends de Dakar à Popenguine en hélicoptère où il se baignait. 

Il avait 70 ans, j'en avais un peu plus de 30, il m'a fait découvrir ça : 

la vieillesse, mes jeunots, c'est un peu ça, se battre en bas, au ras des pâquerettes à pas d'heure ou très tôt, encore un temps, tant qu'on le peut, et de temps à autre voir tout ça du haut d'un hélicoptère en survol rapproché (en quelque sorte).

L'ambassadeur Joan Cabral de Melo Neto du Brésil nommé à Dakar qui était lui aussi un vieux et grand poète mais peu traduit en français, continuait à s'étonner tous les matins pendant ce temps-là. On l'avait évidemment nommé pour être en accord avec Senghor et peut-être était-ce aussi un poète qui l'avait ainsi nommé, depuis Brasilia, en symétrie géographique. Levé lui aussi à 5 ou 6 heures il continuait bien sûr à écrire et disait s'étonner chaque jour de ne voir du soleil que la lueur naissante au-dessus de la terre à peine reflété sur la mer sans nuage et en revanche de le voir se coucher exactement 12 heures plus tard sur l'océan où il avait, dans son pays, l'habitude de le voir se lever.

Y aura-t-il de nouveau des temps ainsi ? s'interroge maintenant le jeune homme devenu vieillard ? où la littérature au plus haut niveau n'interdisait ni les postes diplomatiques ni les fonctions politiques majeures, ou cela n'arriverait plus jamais ? même plus en Europe devenue pragmatique et près de ses sous ? forcément après deux guerres et des envolées et retombées idéologiques désastreuses ou à jamais criminelles, génocidaires ?

Enfin, au moins une chose nous sera apparue, quelle que soit la différence entre un homme et un autre, quel que soit le fossé, le fleuve ou l'océan et les ramparts qui séparent tant de types d'humanité, il n'y a pas véritablement de surhomme, de géant, de génie, de fou ni d'ambition qui puisse imposer les lubies de sa petite et monstrueuse personne gonflée à l'helium, sans être rattrapé par sa face à peine cachée et ses objectifs d'animal médiocre.

Enfilades, télescopages, trous de gruyère, fontes de glaciers, sauce et noyade. Inclassable, trop de lettres.

 Tout ça, tout ça;

commençons par la fin, je m'y noie dans la grande sauce de mes souvenirs fondus en raclette et parfois vacherin fribourgeois ou même camembert (s'il n'est pas trop vieux, ça vaut mieux), en partie et n'ayant laissé, portés à chaud, devenus grands glaciers dilapidés, réutilisés en récits courtois, bourgeois, sortables, plus tard, bien plus tard, n'ayant laissé que moraines grises sur le sol sec qui encombrent le passage avec des murs encore pleins de trous (bien durs à décrire et raconter), des constructions de résidus et des crevasses reproduites plus bas dans le lacis de torrents rocailleux (paroles perdues, musiques sourdes, chansons lancinantes et cris gelés) que je remonte à pied, il y faut de bonne chaussures, car bientôt tout se télescope et se mêle en blocs et galets, gravier humide et rarement se range au hasard et seul, en enfilades alignées, sages rangées, casiers empilés, piles bien dressées, ordre. Au contraire, même si j'ai bonne mémoire, fidèle je ne sais, chargée et engraissée, tout est méconnaissable, tellement enchevêtré et désordonné.

Comment remontent-ils eux, les souvenirs si j'arrête de marcher et de les reconnaître en marchant vers eux ?

Ludions, ballons mais aussi coups portés au corps, mini-explosions intérieures, douleurs, crampes, tendons pourris et vibrations rageuses, faux écran bouché, parentèle inexplicable, nous avons eux et nous, eux et moi, les mêmes gênes sans raison apparente, trop de circonstances y sont passées, ont tout concassé, réaggloméré, fondues en émois.

Je crois cependant, ça c'est clair, sans équivoque ou confusion, que les souvenirs rebondissent sur la mort, sorte de pelote basque ou parfois plus rapide, squash en salle close, sur un mur lointain ou prochain, à plus ou moins grande vitesse et ce sont eux qui un coup dans le crâne ou l'œil ou la nuque ou dans le sternum ou en plein bide, auront notre peau.


D de dépiquage.

 Le dépiquage du blé a été tué par les moissonneuses-batteuse.

C'était une fête.

Là j'vous jure on aurait dû porter des masques. 

C'était une fête des brins de paille et de la poussière, on en avait partout, dans les cheveux, dans les yeux, dans les oreilles et surtout dans les naseaux. La chaleur obligeait à respirer à pleins poumons, par la bouche aussi quand le nez finissait par être bouché. Je n'avais pas sept ans, cinq ou six, c'était juste après la guerre puisqu'il y avait encore un grand type blond qui portait sur sa chemise kaki de grandes lettres noires : P G , c'est à dire prisonnier de guerre mis au service d'une ferme qui était juste à côté de la maison, une grande ferme où on faisait tout, le blé bien sûr et quelle fête immémoriale de le récolter, moisson et tout le reste, gerbes, meules montées en énorme escalier en colimaçon si habilement ! charrettes chargées à bloc, cri des bœufs, circulation continue des chargements ! les vaches, le lait, les cochons, les oies, les poules mais pas les moutons ni les chèvres dans ce coin là, relativement riche, et la vigne aussi sur les coteaux pentus et aussi la forge où officiait encore le grand-père de ses bras gigantesques et qui travaillait à la masse de sacrés bouts de fer rougi quand on était en panne de pièces, sans avoir fait aucune étude d'ingénieur en pièces détachées, et qui ferrait les bœufs et les chevaux, spectacle incroyable dont je garde précieusement au fond des sinus l'odeur de corne brûlée et la grande Françoise à peine quelques années de plus que moi mais déjà femme et qui si elle n'allait pas déjà dans les meules de foin, regardait pas mal dans cette direction, j'aurais bien voulu l'y entraîner pour au moins un baiser mais tous ces gens avaient depuis le petit matin un peu bu et auraient ri de voir mon audace, c'est elle quand même qui a pris les devants, souvenir incroyable de salive au soleil et de rires.

dimanche 23 août 2020

O d'Observateurs.

 L'observateur Alpha 1, coiffé de son bonnet bardé de technologies et savants bidouillages d'approche, harnaché d'une ceinture portant toutes sortes d'appareils de mesure permettant de localiser et préciser une visée, se tenait sur une petite planète assez éloignée, bien au-delà de Pluton # 367,  cette borne de l'espace qu'on ne pourrait atteindre d'après les calculs terrestres qu'au bout d'un voyage déjà exténuant bien qu'elle accomplisse son tour du soleil en un temps très voisin du nôtre, d'après les mêmes calculs. Il était intrigué et assez exalté, il venait de découvrir, un angle de vision étonnant. Bien plus, malgré son entrainement à la recherche, son esprit et son regard étaient sans arrêt ramenés à ce "coude grossissant" à peine perceptible sur le relevé de la cartographie astronomique. 

(Car comment appeler autrement cet angle à peine marqué et légèrement arrondi, minuscule et perdu, un peu caché derrière l'ombre capricieuse d'une lune tournoyant dans le coin, dans l'étranglement que formaient deux galaxies mortes en train de noircir, un peu comme l'espace qui se dessine entre deux dents jadis jointoyées dont les caries progressives finissent par ménager un créneau où passe la lumière, qui s'avérait à l'usage, par effet de courbure et rebond, par rebords transparents superposés, faire office de lentille grossissante et déclenchant, par hypothétique surcroît - mais comment autrement expliquer le phénomène ? - d'un léger effet de prisme, et produire un reflet rattrapant l'infime déviation de la trajectoire du rayon qu'il captait à l'autre bout). 

Le fait est que cet ensemble occasionnellement réuni lors d'une révolution de ces sphères imparfaites, s'avérait donc former, dans cette perspective d'espace un peu biaisé et télescopé, un appareil optique naturel. 

Il avait donc découvert seul ce point de vue sur notre monde qui lui permettait, au moment où le soleil couchant étirait des ombres sur le sol sableux et rocailleux du désert, d'en saisir, avec beaucoup de difficultés il est vrai, quelque chose, quelques détails et tout cela, cet infime spectacle localisé en un point précis de notre petite planète encore totalement inconnue de lui, décroché d'un rebond de lumière comme d'un rebond totalement fortuit de boule de billard sur la bande, visible seulement pendant un instant très court qui pouvait varier ou ne pas se reproduire. Un éclat dans l’œil aussitôt disparu. Une découpe d'ombre entourée d'un rai de lumière instantané vouée à disparaître aussitôt que projetée. Dans le meilleur des cas, des fragments de silhouettes légèrement rapprochées par le fonctionnement optique assez aléatoire et miraculeux de l'appareil naturel sur lequel il était tombé en parcourant sa tournée quotidienne de chercheur, mais encore infiniment lointaines.

Il n'avait encore parlé à personne de sa découverte, cherchant d'abord à s'assurer qu'il n'était victime d'aucune illusion et espérant bien arriver à mieux distinguer sa prise; pour ce faire il avait fini lors d'une énième observation, juste avant que le spectacle disparaisse peut-être à jamais, par en tirer, sur une série de plaques transparentes à émulsifiant, une suite d'images nettes et contrastée qui le laissait un peu rêveur. Ce qu'on y voyait, c'était on aurait bien dit un être vivant aux allures frêles, élancées, sombre sur un fond clair qui s'éloignait du groupe et allait s'accroupir, repliant nettement ses jambes pareilles à celles d'un batracien, derrière un relief bas, peut-être un rocher disposé au bord de la piste suivie par tous. Il ou elle - à supposer qu'il s'agisse bien d'un être vivant - y restait un petit moment, comme caché de ses semblables et revenait bientôt parmi eux pour suivre la progression du groupe laissant très nettement des traces de pas sombres, pieds ou pattes, sur la surface pâle.

L'observateur Béta 212 se trouvait beaucoup plus proche puisqu'il était déjà parmi nous. Rien ne le distinguait de l'un de ces chats Maine Coon devenus en si peu de temps tellement recherchés dans les familles malgré leur prix d'achat devenu ces derniers mois exorbitant. Leur taille, leur prestance et leur humeur généralement assez placide les avait fait adopter dans le monde entier, d'autant qu'ils miaulaient d'une voix douce et devenaient des vrais pachas de sybaritisme tranquille quand ils étaient en confiance dans une maison. C'est beaucoup plus tard qu'on apprit qu'ils avaient d'autant plus facilement trompé tout le monde, avec leur regard impassiblement rond comme une agate, parure imparable de grands étonnés - et moi le premier en accueillant sans précaution et sans soupçon aucun celui de mon voisin sur les coussins de mon divan - que cette race hybride de demi-lynx et matous domestiques avait été conçue non pas dans le Maine comme tout le monde l'avait cru, mais entièrement fabriquée dans l'île de Vancouver, en grand secret à partir d'une enquête menée sur un bon millier d'amateurs de chats en étudiant y compris les fantasmes et les rêves de ces doux passionnés, mais surtout en prévoyant de remplacer sur certains spécimens spécialement beaux, impressionnants, nobles dans leurs attitudes et voués à ronronner à la moindre occasion de bonheur, leur pupille et leur iris par des caméras connectées et miniaturisées.

Vous n'imaginerez que très difficilement qui était le troisième observateur.